Un point de bascule

Quelques jours avant le second tour des législatives et dans les médias les projections et les Cassandre(s) se disputent toutes les théories et les analyses concernant la suite des événements.

J’ai √©crit moult billets depuis quelques semaines qui pourrissent dans la section des brouillons de ce site. Dans l’un d’entre eux je me risquais √† la m√©taphore en disant simplement que pour retrouver la sant√© tous les r√©gimes possibles ne sont gu√®re utiles lorsque vous vous trouvez dans un bolide dont vous n’avez pas le volant. Mais √† vrai dire, je pense que le probl√®me politique, d√©mocratique, √©conomique que nous traversons est, dans la configuration syst√©mique qui est la notre, insoluble.

Ce matin, j’√©coutais un fervent d√©fenseur de la d√©mocratie repr√©sentative… D’ordinaire, je suis davantage habitu√© √† ceux qui la souhaiteraient davantage participative. Nous sommes dans un moment de tumulte pendant lequel chacun donne son opinion, sa vision des choses, sa solution, son rem√®de, son exp√©dient. Quoi qu’il se passe dimanche, nous serons dans la continuit√© d’une phase de r√©v√©lation qui s’est entam√©e √† l’issue des √©lections pr√©sidentielles en 2022. Il n’y a pas de mouvement r√©volutionnaire en marche, il n’y a, de gauche comme de droite, en exceptant de traiter chacun d’extr√™me, qu’une molle intention r√©formiste.

Quelle chose merveilleuse que la r√©forme. Allez, perdons quelques secondes pr√©cieuses √† analyser le mot. Re-former, en r√©sum√©, donner une nouvelle forme √† une chose qui n√©cessitait d’en changer. Ce qui m’amuse toujours avec la r√©forme, c’est qu’elle contient en elle, par un abus dogmatique, l’id√©e qu’elle est toujours un progr√®s. S√©rieusement. Et dans notre syst√®me au sophisme triomphant, la r√©forme devient un levier puissant pour valider une id√©e sans vraiment faire la d√©monstration des arguments. C’est comme √ßa que depuis des ann√©es ont √©t√© d√©tricot√©es de tr√®s belles choses pour d’excellentes raisons, en donnant les r√©coltes minables ou les pires cons√©quences, sans que jamais ne soit remis en cause l’abus de la r√©forme pour la r√©forme. De la mal√©diction de la conviction qui en politique fait qu’on puisse endetter un pays pour 30 g√©n√©rations en pr√©tendant l’avoir messianiquement sauv√©.

Quoi qu’il arrive, qu’il y ait un pourrissement ou des ajustements √† la marge, rien ne va changer. Le signe qui d√©termine mon pessimisme ? La stabilit√© de la bourse qui apr√®s une p√©riode d’angoisse s’est vite rass√©r√©n√©e.

Certains veulent y croire, un peu comme si nous nous trouvions √† la veille d’un grand matin. Vous √™tes somm√©s de choisir votre camp. Mais plus que jamais, √† mes yeux, il n’y a pas de salut dans ce que j’entends. Le pi√®ge de nos soci√©t√©s lib√©rales, c’est que la solidarit√©, la volont√© m√™me de construire une soci√©t√© humaine fonctionnelle visant le bonheur collectif, arrive en queue de peloton derri√®re les int√©r√™ts personnels. Les int√©r√™ts de classe, les int√©r√™ts √©lectoralistes, les int√©r√™ts √† la bourse, en bref des agios comptables, tr√®s personnels.

Donc j’irais voter, marionnette de plus dans un th√©√Ętre bien organis√©. Apr√®s, il sera int√©ressant de voir les postures et les impostures que vont r√©v√©ler les votes, les projets de loi, les discussions. La politique fran√ßaise s’est totalement d√©cr√©dibilis√©e depuis un demi-si√®cle, dans l’indiff√©rence g√©n√©rale. Il reste √† esp√©rer que cette fois le peuple, cet entit√© tr√®s fictive, prenne conscience de l’√©normit√© du propos d√©mocratique. Il y en a encore, beaucoup trop, qui sont dans l’euphorie d’une apoth√©ose civilisationnelle. Et tous ceux qui douteront seront class√©s impitoyablement dans une cat√©gorie sp√©cifique qui suffira √† balayer tout moment de r√©flexion, voire de conscience. Il n’y a pas de bons et de m√©chants. Ils s’insultent tous entre eux, ils se traitent tous d’une mani√®re ou d’une autre, en bref le d√©bat n’est permis qu’avec les pratiquants d’une m√™me chapelle ou √ßa tourne √† l’ordalie. Dans cette mani√®re de faire, il n’y a d’ailleurs plus d’√©l√©gance √©l√©mentaire ; taper √† plusieurs est encourag√© voire souhait√©, car √ßa permet de satisfaire la foule romaine qui se presse au colis√©e m√©diatique. L’important c’est vaincre, la faim justifiant les moyens.

Que restera-t-il de toute cette incandescence ? Des cendres grises et froides ou des braises qui attendent de faire de grands brasiers ? Dans la chaleur d’un √©t√© qui commence, il y a fort √† croire et √† craindre que tout sombre, avant la rentr√©e qui promet d’√™tre tr√®s tumultueuse, dans une mollesse de saison. Apr√®s, la Bastille est tomb√©e en juillet, tout est possible, mais je crains encore qu’√† autre √©poque, autres mŇďurs. Le point de bascule est encore loin, loin √† l’horizon. Personne n’y est vraiment pr√™t, et je me demande m√™me si la majorit√© le veut. Nostalgique des ann√©es o√Ļ la France suivait les rails d’une autonomie qu’une √©lite humaniste avait voulu, certains voudraient revivre les m√™mes heures en conservant les avantages de la lib√©ralit√©. Penser pour tous ou penser pour soi, nous en sommes l√†, et entre les dialogues de sourds et les monologues enfi√©vr√©s, bien que je passe pas mal de temps √† √©couter attentivement les logorrh√©es diverses et vari√©es, rien qui me fasse annoncer aujourd’hui qu’il est reviendu le temps des cerises (ou alors sur le nez du clown – celui qui fait peur, pas l’autre !).

Le chaos avant quoi ?

Terrible √©poque que nous vivons, un monde en changement, un monde en √©bullition avec la sensation d’un √©croulement que d√©guise de plus en plus difficilement un monde m√©diatique semblant d√©connect√© de la r√©alit√©. J’ai √©norm√©ment de boulot donc je passe mon temps √† g√©rer des micro probl√©matiques mais hier ma fille me demandait pourquoi je n’√©crirais pas un bouquin sur un des nombreux sujets qui me passionnent. Soit, je pourrais, je peux, mais c’est paradoxalement sur le sujet du langage que je souhaiterais m’appesantir. Nous sommes dans un processus manipulatoire tellement g√©n√©ralis√© que √ßa ne cesse de me fasciner, tout en me r√©vulsant, √©videmment. Il faut dire que nous subissons des abus d√©clamatoires, incantatoires, qui √† la fois d√©noncent l’imposture et r√©v√®lent l’impunit√©. Tout a √©t√© organis√© pour maximiser notre impuissance, gr√Ęce au moteur de notre adh√©sion tacite ou involontaire. Par exemple, l’invitation au dialogue qui n’est plus, depuis des d√©cennies, qu’une m√©thode pratique pour d√©samorcer les potentielles crises. Nous sommes devenus, je parle de la France, un peuple bien √©duqu√©, bien √©lev√©, qui ne con√ßoit plus qu’agir en suivant des r√®gles, fussent-elles ineptes et injustes. Cette propension √† la soumission volontaire est pourtant un gage d’infamie pour ceux qui ont √©t√© √©lev√©s dans la gloire du passif r√©volutionnaire. Que restent-ils des gaulois r√©fractaires ? Ont-ils seulement exister ou ne sont-ils qu’une autre marotte symbolique qu’on nous r√©cite pour nous faire r√™ver d’un pass√© magnifique au lieu de nous laisser grandir en nous faisant affronter la dure r√©alit√© du pr√©sent ?

J’ai toujours eu la m√©lancolie d’√™tre un homme sans racines, pas que j’ignore les origines de mes parents et le parcours de mes anc√™tres, mais je suis le fils d’un homme parfaitement adapt√© √† cette soci√©t√© ¬ę¬†liquide¬†¬Ľ que nous vend en permanence le monde lib√©ral. Mon p√®re √©tait un homme brillant, capable et comp√©tent, et il a b√©n√©fici√© des avantages d’une √©bauche de m√©ritocratie qui a, un peu, exist√© durant les trente glorieuses, avant que nous vivions la phase actuelle qui consiste √† reprendre ce qui avait √©t√© durement conc√©d√©. J’ai donc beaucoup boug√© dans mon enfance, j’ai tent√© de suivre un peu les traces du papa √† l’√Ęge adulte, mim√©tisme oblige et illusions inflige, avec toujours la sensation de n’avoir que la construction personnelle comme √©laboration de mon identit√©. Il me revient une anecdote cocasse et cruelle qui d√©montre en la mati√®re l’absence d’instinct paternel de mon auguste patriarche. J’avais, √† la fin de l’adolescence, le r√©flexe d’indiquer que j’√©tais bourguignon quand on me demandait mes origines, d’o√Ļ je venais… simplement parce que j’avais v√©cu quelques ann√©es √† M√Ęcon, et que j’y avais √©t√© tr√®s heureux. J’avais aim√© les paysages magnifiques du Mac√īnnais, j’avais aim√© les gens, notamment dans les villages, accueillants et g√©n√©reux, j’avais envie de m’attacher, de me rattacher √† cette partie du peuple que je sentais bienveillante et courageuse. Un jour, alors que mes parents re√ßoivent ceux de ma compagne d’alors, le p√®re dit au mien que je suis donc bourguignon, ce qui est balay√© par mon g√©niteur dans un rire √† la fois plein de cynisme et de sarcasme. Cette d√©n√©gation m’aura beaucoup marqu√©, comme une sorte d’anath√®me qui m’envoyait la r√©alit√© en lieu et place du petit arrangement que je voulais faire avec les faits. J’√©tais d√©finitivement condamn√© √† n’√™tre qu’un homme sans racines ni attaches, j’√©tais condamn√© √† √™tre ce nomade moderne qui fait du monde entier son refuge et son foyer. En bref, j’√©tais destin√© √† n’√™tre qu’un individu de plus et √† m’en faire √† la fois la raison mais aussi la conviction.

Etre un simple individu vous oblige √† deux choses principales, contraires et violentes. Vous ne pouvez √™tre que celui que vous devenez et pas celui qui vient de quelque part. Il n’y a pas de pass√©, pas de m√©lancolie, il n’y a que la route qui se pr√©sente devant vous, √† parcourir, jusqu’au bout. Enfin, vous obtenez la force morale de celui qui n’a rien √† perdre que ce qu’il est vraiment. Ce qui entra√ģne la cr√©ation d’un surmoi monstrueux qui vous dicte, jour apr√®s jour, sa longue liste d’obligations morales et intellectuelles qui vous imposent une mani√®re d’√™tre camouflant la r√©alit√© d’une survie. Je suis devenu l’homme que je voulais √™tre, mais je constate que le monde qu’on me propose n’est qu’un vaste enfer √† ciel ouvert. Je n’ai pas √† m’en plaindre par rapport √† mes cong√©n√®res, liquide par d√©cision parentale, je suis donc habitu√© √† m’adapter et √† survivre quelles que soient les √©preuves, la fameuse r√©silience qu’on nous rab√Ęche pour nous faire toujours plier davantage. Surtout, je me suis arm√© intellectuellement et culturellement pour affronter ce monde… j’y tra√ģne souvent comme un carnassier dissimulant ses dents, car je sais que nous ne sommes plus en terrain neutre. La brutalit√© est partout, la violence l√©gale comme sociale une triste r√©alit√©, il faut donc en permanence √™tre pr√™t √† rendre ce qu’on vous donne sans h√©sitation ni faiblesse.

Il y a deux jours, mes enfants m’ont fait une magnifique d√©claration d’amour, qui m’a touch√© car je ne voulais pas, je n’escomptais pas, d’√™tre p√®re. Ils me t√©moignent la reconnaissance de leur avoir donn√© certaines armes pour s’adapter √† la vie √† venir, surtout ils peuvent juger √† pr√©sent de la valeur des avertissements et des √©clairages que j’ai tent√© constamment de leur donner, au gr√© du temps et de leur croissance. J’ai appris il y a longtemps que l’art de la paternit√© consiste surtout √† ne pas d√©former un enfant avec son petit ego mais bien veiller √† ce qu’il puisse grandir et √©voluer en suivant sa propre route. Ce n’√©tait pas √©vident de les encourager √† devenir des citoyens tout en leur apprenant la d√©fiance envers tout syst√®me qui vous contraint et vous oblige. Je sais combien il est difficile de vivre sans illusion, pourtant c’est la condition pour ne pas s’y perdre. Le monde d’aujourd’hui est un monde dont les chim√®res ne deviennent plus que de p√Ęles silhouettes qui ne convainquent plus personne. C’est √† la fois abominable et n√©cessaire. Nous arrivons dans une p√©riode de chaos qui d√©bouchera sur un nouveau paradigme, qui ne sera d’ailleurs qu’un syst√®me aussi temporaire que terrible. Comme si l’humanit√© ne pouvait que toujours subir et endurer ce cycle entre d√©sir de justice et √©crasement par l’injustice. Douze mille ans que l’homme se r√™ve et s’invente pour toujours en arriver √† ces d√©s√©quilibres flagrants, il y a tout de m√™me la sensation, personnelle, d’une absurdit√© propre √† la nature humaine, in√©luctablement contamin√©e par sa tendance √† la n√©vrose d√©complex√©e.

M√™me si je ne suis pas aussi vieux que √ßa, je sais que je suis davantage vers la fin qu’au d√©but, et je sais qu’il y aura de nombreux combats √† mener √† l’avenir. Je me pose la question de les mener ou pas, en compagnie des g√©n√©rations futures qui vont payer durement tous ces mauvais choix, cet √©gotisme d√©g√©n√©r√© qui d√©truit la nature et nous empoisonne tant le corps que l’esprit. Si je dois √©crire, ce sera pour tenter d’√©clairer ceux qui veulent √™tre libres, car je crois toujours que tout est affaire de choix. Et √† pr√©sent, tout est √† faire ou √† refaire, aussi. Etre sans racine m’a aussi inculqu√© √ßa : quand rien n’a de sens, √† toi d’en cr√©er, √† toi d’en donner. Lib√©r√© des carcans des obligations de ceux qui ne songent qu’√† accaparer √† ton d√©triment, garde en t√™te que ce monde n’appartient √† personne : nul n’a le droit de cr√©er son bonheur en privant un autre du sien.

La r√®gle morale simple que j’ai inculqu√© √† mes enfants alors qu’ils √©taient tout petits : tenter d’agir toujours avec bienveillance, en √©tant capable d’estimer la polarit√© de ses actions. Simplement, quand tu agis, si cela provoque de la souffrance chez autrui, c’est mal, quoi que tu te dises ou quoi que tu essaies de justifier. Il est plus que compliqu√©, naturellement, de toujours agir sans provoquer du tort… mais il convient d’en avoir la conscience et de ne pas en rejeter la responsabilit√©. Le chaos que nous vivons actuellement est la simple cons√©quence de la perdition morale qui caract√©rise un monde ultra-lib√©rale qui d√©guise constamment les faits aux d√©triments des √™tres. Il est important, plus que jamais, de revenir √† une v√©ritable justice sociale qui ne peut, par ailleurs, plus √™tre imagin√©e ou voulue √† la dimension d’une nation, mais bien √† celle d’une plan√®te. Plus que jamais, la France non en tant que petit pays cocardier mais bien en tant qu’id√©e d’un humanisme puissant a un r√īle √† jouer.

Non, pas cette France d’aujourd’hui, l’autre. Celle qu’il convient de ressusciter avant qu’elle ne soit plus qu’un r√™ve, une triste et d√©c√©d√©e chim√®re.

De retour

Le souci quand on a plusieurs sites avec WordPress c’est qu’une mise √† jour Php pour l’un d’entre eux peut engendrer maints d√©boires pour les autres. Ce fut le cas pour Arcticdreamer.fr qui a souffert de mon agenda tr√®s charg√©. Ce matin, j’ai pris le temps de faire les choses, en attendant de les faire bien, c’est pour cela qu’il n’y a pas vraiment de mise en page, j’ai install√© un th√®me rapido et hop, tournez man√®ge !

Apr√®s, ce n’est pas comme si j’en avais √† faire de ce site, c’est davantage une exp√©rience personnelle que je poursuis car je suis un peu comme √ßa, j’ai du mal √† d√©truire ce qui a pris du temps et de l’attention. Mais bon, quand je relis ce que j’√©crivais il y a 11 ans et l’√©cart plus que gigantesque avec l’homme que je suis √† pr√©sent, j’ai comme toujours l’impression qu’il n’y a aucun mal √† effacer ce qui a √©t√© pour aller de l’avant, et au moins ne pas faire peser sur le pr√©sent les chim√®res/croyances/illusions d’hier. Au niveau sociologique c’est tout de m√™me int√©ressant de me pencher sur le fant√īme de ma personne pass√©e, en cela les billets de ce site sont int√©ressants car le clich√© d’une √©poque dont je serais le petit n√©gatif. Qui sait, peut-√™tre qu’arcticdreamer.fr √©voluera vers autre chose √† terme, j’ai toujours eu envie d’√©crire une suite au roman de Shelley avec sa cr√©ature fascinante ?

De l√† me frappe une mise en abyme, avec l’id√©e de n’√™tre que la cr√©ature d’un moi int√©rieur qui me manipulerait telle une marionnette ! Allez, j’arr√™te la d√©connade, bonne journ√©e ūüôā !

Le chat

Clin d‚ÄôŇďil avec un beau po√®me de Baudelaire qui me fait sourire en ce d√©but d’ann√©e 2024 !

A ma petite Ga√Įa, mon petit rayon de soleil tout noir !

Viens, mon beau chat, sur mon cŇďur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

De la religiosité

Je n’√©cris pas assez souvent sur ce blog mais il est de moins en moins √©vident, maintenant que j’ai c√©d√© √† mes ambitions cr√©atives, de trouver du temps pour m’adonner aux douces joies de l’√©criture r√©cr√©ative. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, encore moins l’inspiration, simplement le processus d’√©criture est devenu pour moi plus facile, plus fluide, ne n√©cessitant pas une discipline particuli√®re… Je me faisais la r√©flexion, il y a quelques jours, que l’√©criture ne se nourrit finalement pas des lectures, mais bien d’une certaine structuration de la pens√©e. Pens√©e qui ne s’√©panouit que par le ferment des mots dans un grand jardin mental, psychologique, qui lentement prend forme puis s’agrandit au fil du temps. J’en suis √† muser souvent dans ce labyrinthe v√©g√©tale, neuronale, o√Ļ de mani√®re chtonienne, √† comprendre dans un sens hi√©rarchique et non dans une connotation un brin religieuse (sujet du billet – oui, j’ai de la suite dans les id√©es), les racines s’entrem√™lent et se m√©langent, composant son propre r√©seau, un v√©ritable syst√®me que je suis incapable d’analyser ou comprendre, mais dont je re√ßois √† pr√©sent les fruits g√©n√©reux. J’avoue que je suis parti de tr√®s loin, de cette ambition il y a longtemps de m’√©duquer, toujours tout seul, toujours par moi-m√™me, et j’en savoure √† pr√©sent les b√©n√©fices. Ecrire n’est ni compliqu√©, ni difficile, ni complexe… c’est juste du temps, encore du temps, toujours du temps, √† consacrer √† un exercice n√©cessaire pour vivre vraiment, et ne pas se contenter d’√™tre une machine cognitive toujours en boulimie d’informations, de sensations, de plaisirs. Je sais que le pi√®ge est de sombrer dans la mondanit√©, le cabotinage, la p√©danterie, les affres faciles d’une intellectualit√© qui jouit d’elle-m√™me. Il est important de signifier, dans ce monde de l√©g√®ret√©, dans ce monde o√Ļ la superficialit√© se veut le paravent d’une candeur louable l√† o√Ļ souvent il n’y a que vides abyssaux, le bonheur de la pens√©e, du recueillement, de la r√©flexion, de l’abstraction. C’est le r√īle de ce blog, toujours et encore un journal intime √† ciel ouvert, propos d’une hypocrisie revendiqu√©e car jamais je n’aborderai ici la v√©rit√© de ma vie personnelle. Je m’amuse simplement de n’int√©resser personne et de m’en sentir toujours un peu plus libre. Parfois, je me demande si quelqu’un pourrait trouver quelque int√©r√™t √† parcourir mes longs billets verbeux, mais dans cette soci√©t√© de ricaneurs, cette soci√©t√© du commentaire et de la pens√©e liminale, je n’ai gu√®re l’illusion d’une quelconque √Ęme sŇďur. Depuis longtemps, depuis toujours ai-je envie d’√©crire, je m’active pour l’√©cho qui comble le silence, pour ce sens qu’il faut quand m√™me donner pour lui donner… sens.

Donc, la religiosit√©… quand je me demande ce que je pourrais √©crire d’un peu int√©ressant, d’un peu profond, je ne trouve toujours que cette analyse des m√©canismes que j’observe dans nos soci√©t√©s qui vivent, tranquillement mais sans r√©mission, leur d√©cadence. Et en ce moment, s’associant √† la verticalisation que j’ai √©voqu√© dans un lointain et pr√©c√©dent billet, la religiosit√© revient en force dans la d√©finition du monde. Il convient de pr√©ciser ce que je nomme religiosit√©… instinct, attitude, mouvement qui pr√™tent √† conf√©rer √† quelque chose un aspect sacr√© le hi√©rarchisant au-del√† de la possibilit√© de la moindre critique, de la moindre contestation. La religiosit√©, c’est bien d’affirmer qu’il y a quelque chose de divin, qu’il y a dans l’objet de la sacralisation quelque chose √† adorer et √† prot√©ger de la corruption du commun. Le religiosit√© c’est bien l’√©tablissement d’une caste de hi√©rophantes qui se font rempart entre les mortels de basse extraction, les barbares sans foi ni loi, et la chose √† r√©v√©rer. La religiosit√© de nos soci√©t√©s ultimes s’expriment dans la protection, la valorisation, l’ardente passion pour un panth√©on d’institutions ou de concepts qui sont autant de nouvelles divinit√©s qui ne peuvent subir la moindre contestation sans que la suspicion de l’h√©r√©sie ne p√®se sur le contempteur. Ce panth√©on se compose par exemple de la Science, la D√©mocratie, la R√©publique, la Constitution, le Droit, la Loi, la Libert√©, la V√©rit√©, et de mani√®re connexe les corps institutionnels qui en assurent l’adoration soit la Justice, la Police, l’Etat, l’Education,etc. Nous sommes √† ce point o√Ļ une sorte de constat nous est impos√© comme quoi nous serions √† l’acm√© des syst√®mes sociaux, avec une sorte d’architecture finale de nos mod√®les soci√©taux.

Je suis tomb√© par hasard sur un film de SF avec Adam Driver (mais que fait-il dans cette gal√®re ?) qui se nomme en VF ¬ę¬†65 – la Terre d’avant¬†¬Ľ. Le pitch est en lui-m√™me assez bluffant… en bref, un homme (comprendre : un bip√®de en tout point semblable √† nous) √©choue sur notre plan√®te 65 millions avant JC (enfin j’ai la flemme d’aller v√©rifier l’exactitude de cette convention chronologique, c’est l’id√©e !). Donc le pauvre gars d√®s le d√©but du r√©cit √©change avec sa compagne dans un trip ¬ę¬†les m√©andres de la classe moyenne prise dans les tourments des contraintes sociales et √©conomiques¬†¬Ľ, abordant subrepticement mais clairement la question du salaire comme √©l√©ment notable d’une prise de d√©cision qui va quand m√™me le faire partir √† minima deux ans loin de sa sacro-sainte cellule familiale dont il est le cŇďur battant (il ram√®ne le p√®ze – l’argent ou l’Argent au choix). En fait, on dirait que √ßa se passe en 2096 mais non, c’√©tait il y a 65 millions d’ann√©es avant, comme quoi l’√™tre humain, l’Homme (qui a perdu de sa religiosit√© en ces temps d’√©mancipation et d’√©galitarisme), ne peut que sombrer dans une sorte de boucle soci√©tale le condamnant aux affres de la soci√©t√© in√©vitablement, fatalement (fatus), productiviste. Apr√®s, j’avoue que √ßa m’a gonfl√©, autant √ßa finit par une boucle √† la mani√®re de la plan√®te des Singes, le gars est le cha√ģnon manquant, et 65 millions plus tard c’est bien la m√™me m… qu’il a initi√©e provoquant la prochaine mise en orbite d’un bip√®de du futur qui va aussi s’√©chouer sur une autre plan√®te d’une autre galaxie pour initier la perp√©tuation syst√©mique, panspermie doctrinale faisant de l’exploitation et des in√©galit√©s sociales le seul destin potentiel d’une esp√®ce humaine condamn√©e √† se subir.

En bref, car je ne vais pas passer mon dimanche matin √† gloser sur le sujet, sur ce constat d’une r√©gression g√©n√©ralis√©e, d’un retour √† la f√©odalisation que j’ai d√©j√† d√©crit il y a quelque temps, j’aimerais tout-de-m√™me, timidement, avec un brin de provocation, que je suis √† la fois d√©√ßu et un peu atterr√© du manque de cr√©ativit√© sur le sujet de la structuration de nos soci√©t√©s humaines. Est-il √† ce point l√† inenvisageable de concevoir une humanit√© d√©barrass√©e des travers du mat√©rialisme, de l’√©gocentrisme, de cet hubrys pu√©ril qui nous pourrit la vie en l√©gitimant toujours les bas-instincts, les in√©galit√©s et les injustices, dans un fatras de compromis et de compromissions ? Une soci√©t√© humaine, dont l’ambition principale serait de veiller au bonheur g√©n√©ral, √† l’int√©r√™t g√©n√©ral, qui travaillerait de concert √† cr√©er un monde de justice et de paix n’est-elle qu’une fiction impossible ?

La sacralisation tranquille qui cl√īt tous les d√©bats m√©diatiques dans une vision fig√©e et mortif√®re des syst√®mes sociaux est √† l’√©vidence une autre tactique pour tenir encore un peu des syst√®mes qui, sous la pression des injustices, du malheur et de la souffrance, appr√©hendent l’in√©vitable explosion. Et toute la cohorte des hi√©rophantes qui constamment viennent avec de biens artificiels v√©rit√©s clore les discussions en imposant la censure, le silence, la biens√©ance, le Bon Sens, la Raison, la Sagesse, en imaginant au bout du bout imposer un narratif de plus en plus d√©connect√© de la r√©alit√© (√† opposer √† la R√©alit√©) ne pourra sauver la construction sociale dont la base est de plus en plus sabot√©e par la corruption malheureusement g√©n√©ralis√©e, install√©e comme une art√®re principale, n√©cessaire √† la continuit√©. L’abus de la sacralisation, la ferveur religieuse qui essaient d’imposer des concepts comme autant de fausses idoles √† r√©v√©rer, d√©fendant de les contester, de les interroger, de les voir pour ce qu’ils sont, soit des outils mall√©ables √† notre disposition pour les r√©duire au r√īle de murailles √† une vision pass√©iste de la soci√©t√© humaine, ne finira que par l’√©mancipation. Ce qui prendra du temps, car nous sommes dans une √®re de chim√®res ; jamais le mot apocalypse n’aura r√©v√©l√© de nos jours son sens v√©ritable, qui est celui d’une ¬ę¬†r√©v√©lation¬†¬Ľ. Souhaiter l’apocalypse devient paradoxalement attendre de meilleurs jours, ce qui en soi, n’est plus une provocation, malheureusement… Imaginer un monde sans religion et sans religiosit√© m’irait tr√®s bien, personnellement.

Bon dimanche, jour du seigneur, un mot qui me tente par un dernier jeu de mots que je n’oserai pas (ne nous faisons pas, inutilement, de mauvais sang).

Irrévérence

Je suis malade, chose tr√®s rare, mais du coup √ßa fait quelques jours que j’attends, impatiemment d’aller mieux. M√©thode Cou√© √† fond les ballons, mais √† vrai dire rien n’y fait. Je suis las et je n’ai pas cette √©nergie qui me caract√©rise. Alors je me dis que je vais aller bloguer un peu, histoire de.

Ce ne sont pas les sujets qui manquent… au rayon vid√©o, j’ai √©t√© enthousiasm√© par la nouvelle s√©rie de Nicolas Winding Refn, Copenhagen cowboy que je recommande chaudement. Affal√© sur mon oreiller √† peu pr√®s toute la journ√©e de samedi, j’ai bingwatch√© (d√©vor√©) la s√©rie en m’extasiant souvent sur les choix de r√©alisation. J’avais mat√© la veille the Pale blue eyes de Scott Cooper que j’ai trouv√© remarquable mais pas autant que son Hostiles qui m’avait subjugu√© quelques ann√©es avant. Hier soir j’ai fini Peacemaker sur Prime du trublion James Gunn que j’ai, bien malgr√© moi, beaucoup aim√©. Partant d’une critique n√©gative soulignant la vulgarit√© du propos (des mots gros) et de la forme (du sordide √† la pelle), je n’ai vu pour ma part que du James Gunn. Du coup √ßa me donne l’envie de d√©couvrir son Suicide Squad que j’ai boud√© √† l’√©poque en raison d’un agenda bouscul√©. Il y a plein de petites p√©loches qui m’emballent r√©guli√®rement, dont personne ne parle vraiment, et que je pourrais √† terme mettre en lumi√®re dans des productions Youtube (par exemple, Long Week-end sur Prime que j’ai d√©couvert apr√®s avoir acquis son remake, ou Shimmer lake sur Netflix que j’ai crois√© dans les recommandations tout √† l’heure). Enfin, vu le boulot qui m’attend cette ann√©e, je ne vais pas commencer √† trop m’en demander.

Au rayon politique… comment dire ? Hier matin il y avait l’√©dito du Monde Moderne anim√© par l’excellent Alexis Poulin qui √©tait dans un √©tat presque d√©pressif en consid√©ration de l’apathie g√©n√©ralis√©e. Je continue mes commentaires assassins quand je vois de la propagande honteuse mais je comprends que certains aient la tentation de baisser les bras. Plus que jamais, il faut sortir des illusions de la Khimairacratie qui renvoie √† un de mes r√©cents billets. Il y a dans notre beau pays (sisi) cette vanit√© d’un pass√© glorieux comme si nous √©tions tous issus d’un peuple et d’une culture dont la nature combative et vertueuse ferait partie int√©grante de notre ADN. Se croire ou √™tre, nous y sommes, et dans les faits il faut bien convenir que ce n’est pas tr√®s glorieux.

Au rayon philosophie du pauvre (ce n’est pas un crime de ne pas √™tre riche non plus), en √©coutant la chronique de Thomas Porcher commentant ce jour la r√©alit√© de la n√©cessit√© d’une retraite repouss√©e versus la r√©alit√© sociologique, un mot m’est venu que j’ai donc utilis√© pour nommer ce billet : ¬ę¬†irr√©v√©rence¬†¬Ľ.

Tandis que j’√©cris ces mots, mon fils m’envoient une suite de SMS pour me dire qu’il a commenc√© √† voir Full Metal Jacket de Kubrick. J’en profite pour lui expliquer que dans presque tous les films de Kubrick, il y a une critique syst√©mique et la d√©nonciation du processus de conformation. Et j’en reviens √† ce que je veux √©crire ce jour sur ce blog, soit la n√©cessit√© de l’irr√©v√©rence pour sortir de cette triste spirale. J’ai toujours essay√© d’enseigner √† mes enfants les vertus cardinales de l’irr√©v√©rence, sans jamais vraiment y parvenir. Ils sont insolents et ont d√©velopp√© leur propre personnalit√©, mais ils n’ont pas forc√©ment le r√©flexe de tout discuter et de tout interroger. Rien de pire dans nos soci√©t√©s que ce r√©flexe d’ob√©issance, qui est d√©fini comme une vertu par ceux que √ßa int√©resse. Un paradoxe de cette soci√©t√© qui exige l’ob√©issance la plus extr√™me tout en encourageant les bas instincts les plus primaires. Ce qui nous donne cette soci√©t√© manich√©enne o√Ļ √† longueur de temps des √©ditorialistes nous expliquent ce qui est bien ou mal, ce qu’il faut bien penser et surtout pas mal penser. Jamais nous n’aurons √©t√© dans cette sorte de monologue m√©diatique o√Ļ les intervenants se succ√®dent pour appuyer la m√™me id√©e avec le dogmatisme ou le petit doute n√©cessaire pour faire croire que vous √™tes trop con pour ne pas avoir atteint leur haut niveau de conscience. Certains imaginaient un totalitarisme violent et autoritaire. Nous en avons un qui est √† la fois condescendant et vicieux. De ce refrain constant du ¬ę¬†ils sont trop cons pour comprendre ce qui est bon pour eux¬†¬Ľ.

L’irr√©v√©rence est pourtant le seul recours dans un monde o√Ļ les r√®gles sont √©crites non pas pour rendre le jeu √©quitable mais bien truqu√©. Je pense √† tous ces jeunes qui sont suffisamment intelligents, malgr√© le r√©el processus de m√©diocratisation, pour comprendre l’escroquerie. La v√©n√©ration volontaire, travaill√©e, exig√©e, par nos √©lites, est maintenant √† d√©fier pour oser imaginer notre propre soci√©t√© autrement.

Un premier pas avant de r√™ver, peut-√™tre, le reste du monde. Qui sera bien meilleur que ce qu’il nous est donn√© de constater √† l’heure d’aujourd’hui, malgr√© les √©bahissements des orateurs qui interpr√®tent toujours tout comme si nous √©tions dans une sorte d’apog√©e civilisationnelle, l√† o√Ļ il n’y a que d√©cadence et corruption.

En passant…

Tr√®s longtemps que je ne suis pas venu ici pour poster un article, mais le boulot m’accapare, mon grand projet qui prend forme petit √† petit en me demandant toute mon √©nergie et tous mes efforts. Mais au vu des √©v√©nements, il faut √©crire pour t√©moigner. M√™me si ce blog n’est que mon journal intime √† ciel ouvert, en r√©sum√© juste un espace personnel pour d√©fouler, un peu, ma passion pour l’√©criture, c’est important √† l’heure actuelle de signifier sa position par rapport √† l’orientation d’un monde qui part dans une tr√®s mauvaise direction.

J’adore les mots, j’adore le langage, je suis philologue au sens √©tymologique du terme. Tr√®s jeune, on a remarqu√© cette facilit√© que certains qualifient de don et qui n’est √† mon sens qu’une expression d’une certaine sensibilit√©. Quand j’√©tais enfant, les mots sonnaient comme des notes de musique et longtemps, j’ai √©crit en composant plus qu’en r√©fl√©chissant. Je suis tr√®s sensible √† la po√©sie et je peux √™tre v√©ritablement √©mu √† la lecture ou √† l’√©coute d’un beau texte. Il y avait pour moi une forme d’harmonie dans l’√©criture qui longtemps, fut ma boussole. Puis avec le temps est venu la qu√™te du sens. Soif de culture avant tout, car je venais d’un milieu humble malgr√© des parents d’une rare intelligence et d’une certaine finesse. Je ne suis pas l’expression de mon habitus, je suis pour le coup, et j’√©cris √ßa avec √©norm√©ment d’humour et de d√©rision, le parfait fran√ßais. Actuellement, c’est compliqu√© d’√©crire ou de dire √ßa, car dans cette √©poque trouble de repli sur soi, de haine et de rancoeur pour cet autrui qui nous prend tout, dans cette hyst√©rie qui raconte une r√©alit√© o√Ļ les espaces sont menac√©s en permanence d’une perfide invasion… √™tre fran√ßais sonne comme une d√©claration de guerre.

Paradoxe √©trange de ce pays tellement enivr√© de lui-m√™me, de l’image qu’il se fait de lui, de cette id√©e fixe qui compose l’essentiel du discours patriotique. Le pays des Lumi√®res, le pays des droits de l’homme, le pays de la Libert√©. Et aussi de tout son inverse, des pires exactions, des pires corruptions. J’ai eu l’immense chance d’avoir deux grand-p√®res formidables, les deux militaires, qui ont √©t√© du bon cot√© en 39/45. Du cot√© maternelle, il crapahutait aux cot√©s du G√©n√©ral Leclerc, et il a d√©barqu√© √† Paris √† l’issue de cette odyss√©e. L’autre a re√ßu, deux mois avant sa mort il y a 5 ans , son euthanasie pour √™tre pr√©cis, la l√©gion d’honneur pour acte de bravoure (dynamitage de voies ferr√©es dans la R√©sistance). Je me rappelle mon grand-p√®re paternel avec qui j’avais un rapport particulier, un rapport fort, car nos caract√®res avaient l’√©vidence la m√™me hardiesse… ce que je comprends, √† pr√©sent, avec le temps. A peine avait-il re√ßu cette m√©daille, rentr√© chez lui, vautr√© dans son fauteuil, affaibli et parfois hagard, qu’il me regarde et me demande si ¬ę¬†effectivement, c’√©tait important¬†¬Ľ ? Je l’ai regard√© et j’ai r√©pondu du fond de mon coeur, le plus sinc√®rement que ma propre pudeur le permettait : ¬ę¬†bien s√Ľr que c’est important¬†¬Ľ.

Je ne parlais pas de la m√©daille ; je parlais de l’acte. Je parlais de ce qu’il avait fait pour la m√©riter, apr√®s tant d’ann√©es pass√©es en n’ayant jamais mis √† profit cette h√©ro√Įsme v√©ritable, l√† o√Ļ d’autres avaient fait des carri√®res opportunistes. Mes grand-p√®res √©taient fran√ßais, chacun √† leur mani√®re. Fran√ßais comme l’explique si bien Romain Gary dans les cerfs-volants, avec cet officier allemand qui trouve la mort apr√®s l’attentat rat√© contre Hitler. Fran√ßais comme l’ont r√™v√© nos plus grands √©crivains. Je ne suis pas fier des faits de guerre, je ne suis pas fier d’une histoire con√ßue comme un artefact √† destination d’un ego sans cesse boursoufl√©. Si je ne peux pas croire les r√©cits d’un pass√© sans cesse recompos√© et toujours davantage h√©ro√Įs√© (voire √©rotis√© vu les passions que certaines l√©gendes suscitent), jusqu’au d√©ni d’une r√©alit√© pourtant r√©cente (la collaboration), je peux me fier √† la plume de Victor Hugo, de ces fameuses Lumi√®res, de ceux qui au fil du temps ont t√©moign√© d’une sagesse et d’une grandeur, qui sont, elles, v√©ritables.

Je me sens fran√ßais quand je lis l’Aigle du casque et sa justice immanente. Je me sens fran√ßais quand je lis Camus… je me rappelle mon √©motion, √† 18 ans, quand j’ai lu la Chute, r√©cit fr√©n√©tique jusqu’√† la fin, jusqu’√† la chute, nous renvoyant tous √† l’hypocrisie de nos postures, √† la damnation de nos acquis. Je me sens fran√ßais quand j’entends les citations de tant d’artistes qui font notre grandeur. Je me sens fran√ßais quand je pense √† Saint Louis qui lui, en vrai monarque, allait en aide aux plus d√©favoris√©s. Je me sens fran√ßais, quand j’entends la Marseillaise, car je vibre d’√©motion en imaginant ces gens r√©volt√©s. C’est √ßa mon ADN de fran√ßais, ce n’est pas du chauvinisme aveugle mais bien la fiert√© d’un h√©ritage d’humanisme et de grandeur.

Je me sens fran√ßais quand je me rappelle ce qu’il y a, dans ce mot, ¬ę¬†France¬†¬Ľ. Je suis parfois tristement sid√©r√©, quand je pose la question √† mes compatriotes, qu’ils n’entendent plus le son qui pourtant, moi, me frappe. France comme free, France comme Franck… une racine commune qui infuse dans tous ces mots la notion de libert√©.

Etre fran√ßais, pour moi, c’est refuser la tyrannie. C’est refuser d’oublier les id√©es et les id√©aux qui sont inscrits, beaut√© sublime, dans notre constitution. C’est voir aussi le mal, sans louvoyer, comme l’aigle du casque qui √©cŇďur√© par la m√©chancet√©, la vilainie de Tiphaine, prend soudainement vie. Etre fran√ßais c’est trois mots qu’on oublie √† l’heure d’aujourd’hui. Trois mots qui ont la force et la puissance, qui sont la plus parfaite des trinit√©s : Libert√©, Egalit√©, Fraternit√©. Tout est l√†, il n’y a rien √† gloser ou √† dire de plus. Juste √† s’interroger si cette simple loi, celle qui domine toutes les autres, est respect√©e. Etre fran√ßais, ce n’est pas dresser une cocarde vid√©e de toute sa substance pour semer la haine, la discorde et l’injustice. Etre fran√ßais ce n’est pas pr√©tendre d√©fendre une r√©publique fant√īme, une r√©publique fantoche, qui oublie que sa seule raison d’√™tre est de servir, et non asservir, son peuple.

Alors oui, je suis le parfait fran√ßais, en cela que j’aurai toujours en horreur l’autoritarisme, le totalitarisme, et surtout, l’injustice. Je suis profond√©ment atterr√© par le niveau des d√©bats en politique, par la d√©cadence et l’imp√©ritie de la sc√®ne politique. Je constate la profonde division de notre peuple qui se d√©chire au gr√© de toutes les manipulations, les provocations, les intimidations de ceux qui d√©tiennent le pouvoir et entendent bien le garder. Je suis si profond√©ment d√©√ßu que le r√©flexe soit encore de s’en prendre, si l√Ęchement, aux minorit√©s les plus silencieuses et les plus vuln√©rables. C’est si facile, c’est si minable, c’est tellement pratique, √©galement.

Je suis le parfait fran√ßais et je suis donc profond√©ment imparfait car j’ai conscience de n’√™tre rien, et j’en suis pour le coup tr√®s fier… car c’est une preuve d’intelligence. Mais √† notre √©poque cynique o√Ļ l’amoralit√© est un consensus, il vaut mieux lire Machiavel que Blaise Pascal. Pourtant, je vais citer ce grand fran√ßais car c’est dans son humanisme que moi, personnellement, je me retrouve… et que je veux demeurer malgr√© le bruit des bottes et la menace de la trique :

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

Blaise Pascal, Pensées, fragment 347