Le légal, le moral, et les IA

HIer soir, ma fille m’a invit√© √† une s√©ance sp√©ciale, car unique, d’un film adapt√© du manga Psycho-pass dont je ne connaissais que le premier √©pisode, d√©couvert en sa compagnie il y a quelques ann√©es. Initialement, c’√©tait un devoir de p√®re de l’accompagner, mais √† l’arriv√©e ce fut une excellente soir√©e √† d√©couvrir un tr√®s bon m√©trage. Je me moquais int√©rieurement de moi d’√™tre rest√© sur mon Akira, meilleur m√©trage de l’animation japonaise, car √† vrai dire si le chef d’oeuvre de Katsuhiro Otomo conserve sa superbe, il est √† pr√©sent, malgr√© tout, marqu√© par certaines th√©matiques qui √©taient alors en vogue… il y a peu, avec mon beau-fr√®re, nous √©voquions tous ces films des ann√©es 70-80 qui tournaient autour de la th√©matique des pouvoirs psychiques. Alors que je m’interrogeais sur la disparition de ce type d’intrigue, il m’a r√©torqu√© tr√®s logiquement que les films de super-h√©ros avaient compl√®tement tu√© l’int√©r√™t potentiel pour ce type de prouesse… et oui, l’emphase, l’hubrys, encore et toujours, qui tonnent et claironnent en commuant le son doux des choses d√©licates… J’aimais pourtant toutes ces intrigues faites d’individus particuliers suscitant la convoitise d’organisations plus ou moins obscures, toujours secr√®tes, et qui finissaient en bonne conclusion par faire la d√©monstration dantesque de leurs capacit√©s. Furie de De Palma, Mai the Psychic Girl, l’√©chiquier du Mal de Dan Simmons, La grande Menace avec Richard Burton dont la VF me reste toujours comme une intense madeleine, Scanners, et donc Akira… Alors, la menace, la chose dont on attendait l’√©mergence comme sorte de grande (r)√©volution √† venir, c’√©tait l’esprit humain, √©chappant au carcan du corps pour se sublimer, se transcender, dans une forme d’√©nergie cosmique, immanente, omnisciente.

Le film d’hier m’a plu mais il m’a aussi fait prendre conscience qu’√† pr√©sent c’est bien √† la machine qu’on voue cette sorte de culte √©trange. Je constate, autour de moi, dans les m√©dias, cette fascination pour ce qui d√©sign√© comme une ¬ę¬†intelligence artificielle¬†¬Ľ, nourrissant autant de craintes que de fantasmes. J’ai toujours √©t√© un homme profond√©ment romantique, en cela que j’ai toujours √©t√© exalt√© et profond√©ment r√™veur. Le paradoxe c’est qu’on m’a souvent reproch√© ma froideur et ma distance, parfois m√™me mon manque de cŇďur… J’ai juste le d√©faut de me m√©fier de mes √©motions comme il est sage d’identifier avant toute chose sa propre nature. Qui fait l’ange fait la b√™te… De cette tension s’est nourri mon caract√®re qui fait que si j’adore, je n’idol√Ętre jamais… Si j’aime, je ne le fais jamais √† moiti√©, je ne crois pas aux compromis, ces zones gris√Ętres qu’en ces temps ultra-lib√©raux certains veulent nous convaincre de l’utilit√©. Je ne transige pas avec la morale, je ne crois pas, √† l’instar de la v√©rit√© ou de la justice, qu’on peut la transformer en un artefact narratif. Au petit matin, quand chacun de nous se r√©veille, c’est aussi le rappel de ces anges et ses d√©mons qui composent la cour que nous formons au fil de nos vies. Les regrets, les remords, les actes manqu√©s, les actes moches, nous font compagnie et nous escorte jusqu’au bout. Il est possible de trouver une mani√®re de s’en accommoder, le d√©ni et la corruption tacite sont des solutions tr√®s accessibles. Personnellement, j’essaie juste de consciencieusement √©viter que le s√©rail s’agrandisse par trop. Et pour cela, la premi√®re r√®gle c’est de ne pas se faire entra√ģner par autrui. Ne pas forc√©ment ¬ę¬†penser¬†¬Ľ comme ce que je d√©signerai les syst√®mes nous invitent √† penser. Consid√©rer les choses, c’est d√©j√† les consid√©rer en partant de soi. Le souci √©tant souvent que nous ne prenons pas le temps de r√©fl√©chir √† la s√©mantique, √† la signifiance de ce que nous regardons. Nous utilisons des expressions, des conventions, comme autant de ¬ę¬†pr√™t-√†-penser¬†¬Ľ qui d√®s leur acceptation, d√®s leur utilisation, nous entra√ģnent dans des logiques perverses et transverses. C’est le cas, √† mon sens pour les ¬ę¬†IA¬†¬Ľ, un acronyme qui d√®s le d√©part, √† l’instar du mot ¬ę¬†dieu¬†¬Ľ, impose une identit√© et un ensemble de valeurs qui ne permettent pas de consid√©rer le sujet dans la crudit√© de l’id√©e premi√®re. Car oui, le mot est une id√©e identifi√©e, habill√©e, v√™tue et par√©e pour √™tre manipul√©e √† l’envi dans la maison de poup√©es qu’est le langage, qu’est la pens√©e.

HIer soir, donc, apr√®s le film, ma fille me demanda, curieuse, expectative, mes impressions… qui furent bien entendu positives et enthousiastes. Mais imm√©diatement, je lui confiais que je doutais que le public de ce genre de programme saisisse la port√©e philosophique du propos qui est, √† mon sens, une r√©flexion au niveau syst√©mique de l’ing√©rence de la technologie dans le fonctionnement des soci√©t√©s humaines. En bref, dans le film, des IA rendent plus ou moins obsol√®tes l’intervention humaine par une forme d’auto-gestion dont l’impartialit√© est √† la mesure du caract√®re inhumain et m√©caniques des m√©canismes mis en oeuvre. Il y avait des propositions int√©ressantes sur l’id√©e des lois, sur la religiosit√© qui na√ģt d’une adh√©sion au scientisme (√† ne pas confondre avec la science tout court), sur la soumission √† la technologie proportionnelle √† notre d√©mission √† vouloir g√©rer nous-m√™mes nos existences. Le paradoxe c’est que je compte tr√®s prochainement utiliser les IA actuels pour mon travail, ce que ma fille voit d’un tr√®s mauvais oeil. Elle a tent√© alors de me clarifier son point de vue en m’expliquant que pour elle les IA menacent le statut de nombres de travailleurs, en premier lieu les artistes. J’ai tent√© alors en retour de lui expliquer que le probl√®me n’est pas l’outil, car les IA ne sont que √ßa, des outils, mais bien le fonctionnement et la philosophie des soci√©t√©s ultra-lib√©rales qui deviennent la norme. Le souci n’est pas l’outil, ne sera jamais l’outil, mais bien la mani√®re dont la richesse produite est redistribu√©e ou au contraire, accapar√©e.

A la fin du film, le personnage f√©minin principal commet un acte profond√©ment christique, courageux, voire r√©volutionnaire. Je dois dire que √ßa m’a emball√© comme m’avait emball√©, il y a plus de 30 ans de cela, la fin de Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. Ce moment charni√®re o√Ļ un individu pr√©f√®re son humanit√©, sa dignit√©, son int√©grit√©, √† la compromission qu’on lui propose. Je ne pense pas que ma fille ait mesur√© l’invitation silencieuse √† la r√©volte, je ne pense pas qu’elle ait discern√© l’intelligence du propos… pas qu’elle en manque, au contraire, d’intelligence, √† l’instar de ceux de sa g√©n√©ration… mais parce qu’elle est prise comme nous tous dans les rouages d’un syst√®mes qui ne nous donne pas le luxe de r√©fl√©chir vraiment, de consid√©rer les choses dans leur ensemble. Le progr√®s dans le domaine des IA vient pourtant de nous forcer √† faire ce boulot, au risque sinon de finir comme dans le m√©trage dans une soci√©t√© o√Ļ m√©caniquement tout est g√©r√©, et donc fourvoy√©, perverti, par les ma√ģtres m√©caniciens. √Čtrange constat que nos soci√©t√©s, d√©non√ßant constamment le manque grandissant d’humanit√© et de compassion dans les rapports humains comme sociaux, ne peuvent que se perdre dans ses promesses technologiques qui peu √† peu, tr√®s insidieusement, √©change la libert√© contre le confort.

Comme un pacte avec le diable, c’est pourtant ce que nous sommes qui est en jeu. Il faut s’interroger sur le prix √† payer, il faut consid√©rer la duperie dans l’√©change. Les IA ne seront que des outils si nous ne nous perdons pas dans une sacralisation excessive qui sert ceux qui veulent conserver le fonctionnement des syst√®mes √† leurs b√©n√©fices. Les IA seront nos ma√ģtres si nous en faisons de nouveaux dieux, installant une th√©ocratique technologique qui n’a besoin que de notre apathie et notre soumission tacite pour prosp√©rer… dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de l’excellent film vu hier, que je vous invite √† d√©couvrir :