Je suis un matinal, et j’aime me lever (raisonnablement) tôt pour m’y mettre joyeusement. Pendant que je bosse, je travaille à m’instruire et à alimenter la machine en données. Depuis longtemps, et le titre de mon dernier billet le dénonçait facétieusement, je me considère, ou du moins je considère une part de l’être que je suis, comme une pure machine biologique. C’est la part mentale, la part intellectuelle, formée (voire déformée), c’est l’homme qui vient ici et qui a les habits d’une raison et d’une logique bien forgées. Il y a longtemps, il y avait l’expression de « l’homme fait » pour désigner un individu qui dans le chaos s’était construit tant socialement que mentalement. Alors que nos sociétés d’injustice ont évincé le premier adverbe, je suis quelqu’un de parfaitement organisé dans ma pensée comme dans mon éthos. En bref, je mène la vie que je veux mener en assumant mes choix et mes idéaux. Je peux simultanément me considérer comme un raté ou comme un héros sans que cela me fasse davantage qu’un petit écho dans la vaste caverne. Tout ça n’est que du sens, tout ça ne sont que des variables, de la sémantique, le dédale du minotaure que nous rendons plus ou moins tangible, plus ou moins réel, pour peu que nous donnions matière au rêve.
J’écoutais, alors que je mettais consciencieusement en couleurs mes Phéniciens en respectant les esquisses commentées réalisées pour cette étape il y a quelques mois de cela, Emmanuel Todd invité chez L’invité, il y a deux semaines de cela. J’aime beaucoup Emmanuel Todd, j’ai déjà dû le dire quelques fois par le passé, car l’homme est charmant et sa modélisation pertinente. Et ce matin, il me semblait avoir passé un nouveau cap, celui que j’ai hardiment franchi il y a déjà pas mal de temps (sans sombrer dans la compétition au haut potentiel intellectuel qui en soi en est la parfaite dénonciation (comme les tests de QI, par ailleurs)). Todd est brillant, je scintille juste quand je me crème le visage au petit matin.
Todd, dans un moment d’extrême lucidité, acculé, comme il le révèle, par un échange qui l’a obligé à bousculer et pousser ses petits murs labyrinthiques, prend conscience de toute la décadence tranquille dans laquelle nous vivons. Et si ce matin, nous disions un peu les choses, rapido, car j’ai encore du boulot. Pas de la réflexion déployée ou de l’humeur commentée, non, juste des « vérités », ces constructions habiles qui se parent des faits qui les arrangent en les triant souvent très méticuleusement. Mes vérités ne sont pas confortables, tous les matins je me demande ce que je fous encore là, et dès que je mets en marche le bruit médiatique, histoire de voir ce que font mes congénères, je ne suis pas davantage consolé.
Nous vivons dans des sociétés humaines purement malfaisantes. Le but n’est pas le bonheur collectif, le but est juste de faire perdurer de vieux modèles que j’appelle l’Ancien et le Nouveau monde, les deux étant en fait les deux têtes d’une chose siamoise. Le principe repose sur la dualité exercée en permanence dans toutes ses dimensions tant culturelles que métaphysiques. Le Bien et le Mal, la gauche et la droite (sinistra et dextera), l’homme et la femme, le passé et le futur, etc. Le but est de stigmatiser les différences, relatives, pour créer une scission, une opposition, une dynamique stérile mais permettant l’exercice d’une influence. Des moteurs à fictions perpétuelles qui nous abîment, littéralement : elles nous esquintent tout en nous noyant dans des perspectives nihilistes interminables.
Pour ça, la raison est d’une grande aide. Avec les mots, dont le sens latin initial dévoile la supercherie (le sens étymologique… Il vient du verbe latin muttire : émettre un son inarticulé, grommeler ou grogner comme un animal), il est possible de faire croire à l’imbécile que plus il sera intelligent, c’est-à-dire éduqué et cultivé, plus il pourra se distinguer de cet autre avec qui il sera en perpétuelle compétition. A ce jeu là, les plus cons sont les plus féroces car ils sont totalement convaincus de leur prégnance intellectuelle leur permettant l’extériorisation de tout ce que leur ego leur souffle. Petite pensée pour les docteurs en salade verte qui m’auront à la fois bien amusé et bien irrité lors de ma vie professionnelle.
Ce matin, faisons court. Nous vivons dans des sociétés productivistes qui ne présentent, très fallacieusement, que deux alternatives qui sont le parfait miroir de l’autre : travailler pour travailler, travailler en acceptant de faire de cet acte le seul moteur d’une société, travailler pour n’être réduit qu’à l’existence d’une fourmi ou pour les plus romantiques, d’une abeille ouvrière. Cette ambition minable réduit nos sociétés humaines qu’à être des fourmilières plus ou moins élaborées, des ruches plus ou moins confortables. Le bon sens, le sens commun, l’instinct de survie, l’intelligence sociale, nous commandent ainsi à ne surtout pas déroger à l’intimation qui nous fait agir comme de petits robots consciencieusement programmés. Qui nous fait agir dans la peur, qui nous pousse à faire de très mauvais choix, qui à l’arrivée font notre perdition.
Je ne suis plus de ceux qui rêvent de la révolution, déjà car il faut du changement et non un retour au point de départ, ce que trahit avec roublardise le terme. Et pour ça il faut arrêter de maquiller tous les travers de nos sociétés d’esclavagismes polis. J’ai vécu la propagande qui a durablement validé une immigration parée des nobles habits de l’humanisme, alors que le but était prosaïquement de mettre en place un cruel dumping social. Alors que les fourmis du tertiaire tremblent avec la menace (très surévaluée, mais c’est le but) des IA (un mot blague si l’en est), d’un coup la conscience des choses transparaît. Pas assez pour regretter les ouvriers, tous ces rustres, ces barbares transpirants et mal éduqués. Non, cette conscience de n’être qu’un ouvrier tout propret, pas plus précieux ou irremplaçable que les anciens modèles. Un « Me too » roublard, en quelque sorte, comme me le souffle mon daïmon toujours aussi farceur.
Les bobos dégénérés ne sont pas des individus mauvais, et il est temps d’un peu décomposer cette expression, d’en discerner aussi la lucidité. Bobo pour bourgeois bohème. Au-delà des considérations du dieu Marx, auquel je ne vouerai jamais ni le moindre culte ni la moindre prière (car pour le coup, il en aura solidifié beaucoup de dédales depuis ses ingénieuses modélisations), le bourgeois est juste l’habitant du bourg. Pour reprendre la définition chez wikipédia où il n’y a pas que de la propagande honteuse, le bourg « est une agglomération de taille intermédiaire située entre le village et la petite ville ». Le bourgeois est donc cet individu à cheval entre la cour (voire les douves) et le château, c’est bien la géniale, la formidable, la glorieuse, la ô combien honorifique classe moyenne (et toujours très fière d’en être). C’est un citadin car il a passé l’étape de la ruralité profonde – la terre c’est sale et la sueur ça pue. Il faut effacer les deux rapidement sinon quoi quelque chose nous rappelle d’où nous venons et où nous retournerons. L’adjectif « bohème » finit le travail alchimique en insistant sur ce mépris de la terre qu’il convient de parcourir, pour en jouir et non pour l’ensemencer. Déjà, le bobo a le franc et insatiable désir de consommer le monde – pour ça la magie financière va être une bonne fée de poids. Tant d’horizons pour profiter de mon « pouvoir d’achat » et vivre ma meilleure vie au milieu des indigènes qui sont autant de peuples primitifs dont j’ai le glorieux droit d’exploiter la relative misère. Le but étant bien entendu, au préalable, de les faire consentir à jouer à mon jeu truqué.
Mais que veut dire « dégénéré », si nous exemptions l’injure grossière et un brin hystérique qui s’en dénote ? Littéralement, et là nous allons cité l’ami Larousse, c’est celui qui « principalement a perdu ses qualités originelles, s’est dégradé ou s’est abâtardi ». Je ne vais pas faire dans le rousseauisme du lundi matin, l’homme a toujours été l’homme, il ne changera que lorsqu’il cessera de ne vouloir être que ça (c’est à dire plus ou moins une bête, n’insultons pas les animaux). La dégénérescence c’est un processus d’artificialisation, que camoufle la sophistication de nos vies luxueuses et technologisées jusqu’à la nausée (technomanie, un mot qui étrangement n’a pas de réalité officielle). Le symbole terrible demeure tous ces appareils qui nous semblent à présent vitaux pour l’exercice de notre existence. Qu’en avons-nous à faire des conditions qui ont permis leur accès et leur usage ?
Et alors que nous voyons, à notre tour, le triste joug, nous remuons un peu du collier. Pour quoi ? Juste pour disputer une meilleure place, un meilleur étage, dans cette triste pyramide. Pas de projet de société, pas de vivre ensemble qui dépasse la pyramide de l’Ancien monde, toujours pareil, toujours la fourmilière, et gare à toi s’il te prend l’idée de faire la cigale. La Fontaine ne blâme pas l’insecte chantant dans la fable, il nous montre à quel point la besogneuse est ignoble et mesquine. La fourmi ne fait pas de bruit, la cigale chante. N’en déplaise à Tatiana Ventôse et ses glorieux producteurs, ce n’est pas le cliquetis des machines qui berceront mes nuits d’été.
Pour être plus cru, pour être plus direct, quel délire que de voir autant d’imbéciles manipulés comme de vulgaires marionnettes, armée sans fin de perroquets et de myrmidons. Tous ces « cons », pour reprendre la signification du préfixe, cette fois délivrée par l’IA : Le préfixe con- signifie « avec », « ensemble » ou exprime une idée d’union, de réunion, de simultanéité ou de renforcement (valeur intensive). Il vient de la préposition latine cum.
Ces latins, quand même, n’en finiront jamais de se foutre de notre gueule. Mais c’est le principe de ce système de pervertir toutes choses pour nous induire dans l’erreur, pour nous égarer toujours plus profondément dans le labyrinthe. Rien ne dis que le dédale soit horizontal, il n’est pas interdit d’imaginer que nous le creusons, que nous fassions dans la galerie davantage que dans le jardin suspendu.
Il n’y en a pour disserter sur le mot « con », toujours en filigrane pour nous amener à nous mépriser les uns les autres. Alors qu’il faut réapprendre à vivre ensemble. Un vrai projet, pas la perpétuation de la vie pyramidale. Tant qu’il n’y aura que ça au menu, alors ce sera le cycle sans fin des révolutions. Un coup en haut, un coup en bas, c’est juste attendre son tour, c’est juste se suffire d’accuser « la vie » de notre misère tant morale que spirituelle.
Amen (toi).
