La négation de la valeur ou la valeur de la négation

Je suis en train de benchmarker des solutions de paiements en ligne, mais d’un coup j’ai envie de revenir sur une vid√©o que j’ai vue sur Youtube ce We, sur la cha√ģne Elucid (que je vous conseille chaudement), avec comme invit√© Yohann Chapoutot. Un √©change passionnant que j’ai fortement appr√©ci√© pour la qualit√© des concepts et des id√©es d√©ploy√©s par YC. Souvent, quand j’essaie d’aborder la question de l’argent avec certains interlocuteurs, je tente toujours de rappeler que ce n’est qu’un moyen, un outil, dont la valeur ne se fonde que sur la croyance (ou l’adh√©sion) qu’il inspire. Et il y a eu ce moment, cette citation qui sert de titre √† ce billet, ¬ę¬†la n√©gation de la valeur est aussi une valeur de la n√©gation¬†¬Ľ. Bon, je ne pense pas que c’√©tait la formulation exacte, mais l’id√©e c’est que l’argent est effectivement un syst√®me de d√©signation de la valeur… qui devient absurde quand cette valeur n’est plus d√©termin√©e dans un processus naturel de circulation des biens mais l’objet m√™me, le but, du processus √©conomique. Comment expliquer la folie actuelle sans admettre le caract√®re proprement n√©vrotique de cette obsession, de ce f√©tichisme, autour de l’argent ?

Yohann Chapoutot fait ainsi le lien entre l’argent et le nihilisme, le premier servant de locomotive au second. Oui, c’est vrai, du moment que l’argent devient un ph√©nom√®ne qui s’affranchit des besoins pour devenir le sympt√īme d’une folie syst√©mique, il n’est pas faux de penser que l’argent devient le symbole m√™me d’un nihilisme qui ne poursuit aucun autre but qu’une perdition enfi√©vr√©e. Mais attention, l’id√©e n’est pas de nier l’int√©r√™t et l’importance de l’argent ; il reste un outil, un moyen, √† la fois utile et peut-√™tre irrempla√ßable dans une logique de fluidification et de facilitation des √©changes inter-humains. C’est juste qu’en amasser des montagnes, magiques ou sp√©culatives, ne cr√©e que des richesses artificielles qui √† la fois polluent et compliquent le r√©el.

Il y a actuellement un fr√©missement intellectuel, un d√©sir profond de changement, et je sens qu’une r√©flexion s’est ouverte sur la question de ce que doit √™tre nos soci√©t√©s humaines et surtout comment elles doivent, et comment elles ne doivent pas, fonctionner. C’est encourageant, m√™me si je sais que j’ai toujours l’enthousiasme facile. Il faudra encore du temps et beaucoup de souffrances et de drames avant qu’une volont√© de changement l’emporte sur l’apathie actuelle. Cette vid√©o de la cha√ģne Elucid et les propos tr√®s √©clairants de Yohann Chapoutot sont une base vivifiante qu’il faudrait donner √† √©tudier (√† dig√©rer ?) √† tous ceux qui essaient de comprendre le monde r√©el, qui ne souhaitent plus se contenter du narratif qu’on leur a inflig√© depuis leur enfance, les emprisonnant dans un monde de chim√®res qui les contient plus fortement que des barreaux bien r√©els d’une prison.

Si tu dis √† un homme qu’il est libre, c’est la meilleure mani√®re de l’ali√©ner, le temps qu’il comprenne la supercherie derri√®re une affirmation qui demande √† √™tre interrog√©e avant d’√™tre consciemment accept√©e.

L’√©mission sur Youtube, les derniers des hommes, le temps qu’elle restera sur ce r√©seau social, je sais qu’au fil du temps, les liens des billets pass√©s disparaissent au rythme lent mais in√©luctable de leur effacement, pour cause d’abandon des sites ou des cha√ģnes. De la r√©alit√© d’un internet qui semble √©ternel mais qui ne peut exister que dans un intense et perp√©tuel recommencement… balayant le pass√© obsol√®te au rythme fr√©n√©tiques des avanc√©es de la technologie digitale.

Le chaos avant quoi ?

Terrible √©poque que nous vivons, un monde en changement, un monde en √©bullition avec la sensation d’un √©croulement que d√©guise de plus en plus difficilement un monde m√©diatique semblant d√©connect√© de la r√©alit√©. J’ai √©norm√©ment de boulot donc je passe mon temps √† g√©rer des micro probl√©matiques mais hier ma fille me demandait pourquoi je n’√©crirais pas un bouquin sur un des nombreux sujets qui me passionnent. Soit, je pourrais, je peux, mais c’est paradoxalement sur le sujet du langage que je souhaiterais m’appesantir. Nous sommes dans un processus manipulatoire tellement g√©n√©ralis√© que √ßa ne cesse de me fasciner, tout en me r√©vulsant, √©videmment. Il faut dire que nous subissons des abus d√©clamatoires, incantatoires, qui √† la fois d√©noncent l’imposture et r√©v√®lent l’impunit√©. Tout a √©t√© organis√© pour maximiser notre impuissance, gr√Ęce au moteur de notre adh√©sion tacite ou involontaire. Par exemple, l’invitation au dialogue qui n’est plus, depuis des d√©cennies, qu’une m√©thode pratique pour d√©samorcer les potentielles crises. Nous sommes devenus, je parle de la France, un peuple bien √©duqu√©, bien √©lev√©, qui ne con√ßoit plus qu’agir en suivant des r√®gles, fussent-elles ineptes et injustes. Cette propension √† la soumission volontaire est pourtant un gage d’infamie pour ceux qui ont √©t√© √©lev√©s dans la gloire du passif r√©volutionnaire. Que restent-ils des gaulois r√©fractaires ? Ont-ils seulement exister ou ne sont-ils qu’une autre marotte symbolique qu’on nous r√©cite pour nous faire r√™ver d’un pass√© magnifique au lieu de nous laisser grandir en nous faisant affronter la dure r√©alit√© du pr√©sent ?

J’ai toujours eu la m√©lancolie d’√™tre un homme sans racines, pas que j’ignore les origines de mes parents et le parcours de mes anc√™tres, mais je suis le fils d’un homme parfaitement adapt√© √† cette soci√©t√© ¬ę¬†liquide¬†¬Ľ que nous vend en permanence le monde lib√©ral. Mon p√®re √©tait un homme brillant, capable et comp√©tent, et il a b√©n√©fici√© des avantages d’une √©bauche de m√©ritocratie qui a, un peu, exist√© durant les trente glorieuses, avant que nous vivions la phase actuelle qui consiste √† reprendre ce qui avait √©t√© durement conc√©d√©. J’ai donc beaucoup boug√© dans mon enfance, j’ai tent√© de suivre un peu les traces du papa √† l’√Ęge adulte, mim√©tisme oblige et illusions inflige, avec toujours la sensation de n’avoir que la construction personnelle comme √©laboration de mon identit√©. Il me revient une anecdote cocasse et cruelle qui d√©montre en la mati√®re l’absence d’instinct paternel de mon auguste patriarche. J’avais, √† la fin de l’adolescence, le r√©flexe d’indiquer que j’√©tais bourguignon quand on me demandait mes origines, d’o√Ļ je venais… simplement parce que j’avais v√©cu quelques ann√©es √† M√Ęcon, et que j’y avais √©t√© tr√®s heureux. J’avais aim√© les paysages magnifiques du Mac√īnnais, j’avais aim√© les gens, notamment dans les villages, accueillants et g√©n√©reux, j’avais envie de m’attacher, de me rattacher √† cette partie du peuple que je sentais bienveillante et courageuse. Un jour, alors que mes parents re√ßoivent ceux de ma compagne d’alors, le p√®re dit au mien que je suis donc bourguignon, ce qui est balay√© par mon g√©niteur dans un rire √† la fois plein de cynisme et de sarcasme. Cette d√©n√©gation m’aura beaucoup marqu√©, comme une sorte d’anath√®me qui m’envoyait la r√©alit√© en lieu et place du petit arrangement que je voulais faire avec les faits. J’√©tais d√©finitivement condamn√© √† n’√™tre qu’un homme sans racines ni attaches, j’√©tais condamn√© √† √™tre ce nomade moderne qui fait du monde entier son refuge et son foyer. En bref, j’√©tais destin√© √† n’√™tre qu’un individu de plus et √† m’en faire √† la fois la raison mais aussi la conviction.

Etre un simple individu vous oblige √† deux choses principales, contraires et violentes. Vous ne pouvez √™tre que celui que vous devenez et pas celui qui vient de quelque part. Il n’y a pas de pass√©, pas de m√©lancolie, il n’y a que la route qui se pr√©sente devant vous, √† parcourir, jusqu’au bout. Enfin, vous obtenez la force morale de celui qui n’a rien √† perdre que ce qu’il est vraiment. Ce qui entra√ģne la cr√©ation d’un surmoi monstrueux qui vous dicte, jour apr√®s jour, sa longue liste d’obligations morales et intellectuelles qui vous imposent une mani√®re d’√™tre camouflant la r√©alit√© d’une survie. Je suis devenu l’homme que je voulais √™tre, mais je constate que le monde qu’on me propose n’est qu’un vaste enfer √† ciel ouvert. Je n’ai pas √† m’en plaindre par rapport √† mes cong√©n√®res, liquide par d√©cision parentale, je suis donc habitu√© √† m’adapter et √† survivre quelles que soient les √©preuves, la fameuse r√©silience qu’on nous rab√Ęche pour nous faire toujours plier davantage. Surtout, je me suis arm√© intellectuellement et culturellement pour affronter ce monde… j’y tra√ģne souvent comme un carnassier dissimulant ses dents, car je sais que nous ne sommes plus en terrain neutre. La brutalit√© est partout, la violence l√©gale comme sociale une triste r√©alit√©, il faut donc en permanence √™tre pr√™t √† rendre ce qu’on vous donne sans h√©sitation ni faiblesse.

Il y a deux jours, mes enfants m’ont fait une magnifique d√©claration d’amour, qui m’a touch√© car je ne voulais pas, je n’escomptais pas, d’√™tre p√®re. Ils me t√©moignent la reconnaissance de leur avoir donn√© certaines armes pour s’adapter √† la vie √† venir, surtout ils peuvent juger √† pr√©sent de la valeur des avertissements et des √©clairages que j’ai tent√© constamment de leur donner, au gr√© du temps et de leur croissance. J’ai appris il y a longtemps que l’art de la paternit√© consiste surtout √† ne pas d√©former un enfant avec son petit ego mais bien veiller √† ce qu’il puisse grandir et √©voluer en suivant sa propre route. Ce n’√©tait pas √©vident de les encourager √† devenir des citoyens tout en leur apprenant la d√©fiance envers tout syst√®me qui vous contraint et vous oblige. Je sais combien il est difficile de vivre sans illusion, pourtant c’est la condition pour ne pas s’y perdre. Le monde d’aujourd’hui est un monde dont les chim√®res ne deviennent plus que de p√Ęles silhouettes qui ne convainquent plus personne. C’est √† la fois abominable et n√©cessaire. Nous arrivons dans une p√©riode de chaos qui d√©bouchera sur un nouveau paradigme, qui ne sera d’ailleurs qu’un syst√®me aussi temporaire que terrible. Comme si l’humanit√© ne pouvait que toujours subir et endurer ce cycle entre d√©sir de justice et √©crasement par l’injustice. Douze mille ans que l’homme se r√™ve et s’invente pour toujours en arriver √† ces d√©s√©quilibres flagrants, il y a tout de m√™me la sensation, personnelle, d’une absurdit√© propre √† la nature humaine, in√©luctablement contamin√©e par sa tendance √† la n√©vrose d√©complex√©e.

M√™me si je ne suis pas aussi vieux que √ßa, je sais que je suis davantage vers la fin qu’au d√©but, et je sais qu’il y aura de nombreux combats √† mener √† l’avenir. Je me pose la question de les mener ou pas, en compagnie des g√©n√©rations futures qui vont payer durement tous ces mauvais choix, cet √©gotisme d√©g√©n√©r√© qui d√©truit la nature et nous empoisonne tant le corps que l’esprit. Si je dois √©crire, ce sera pour tenter d’√©clairer ceux qui veulent √™tre libres, car je crois toujours que tout est affaire de choix. Et √† pr√©sent, tout est √† faire ou √† refaire, aussi. Etre sans racine m’a aussi inculqu√© √ßa : quand rien n’a de sens, √† toi d’en cr√©er, √† toi d’en donner. Lib√©r√© des carcans des obligations de ceux qui ne songent qu’√† accaparer √† ton d√©triment, garde en t√™te que ce monde n’appartient √† personne : nul n’a le droit de cr√©er son bonheur en privant un autre du sien.

La r√®gle morale simple que j’ai inculqu√© √† mes enfants alors qu’ils √©taient tout petits : tenter d’agir toujours avec bienveillance, en √©tant capable d’estimer la polarit√© de ses actions. Simplement, quand tu agis, si cela provoque de la souffrance chez autrui, c’est mal, quoi que tu te dises ou quoi que tu essaies de justifier. Il est plus que compliqu√©, naturellement, de toujours agir sans provoquer du tort… mais il convient d’en avoir la conscience et de ne pas en rejeter la responsabilit√©. Le chaos que nous vivons actuellement est la simple cons√©quence de la perdition morale qui caract√©rise un monde ultra-lib√©rale qui d√©guise constamment les faits aux d√©triments des √™tres. Il est important, plus que jamais, de revenir √† une v√©ritable justice sociale qui ne peut, par ailleurs, plus √™tre imagin√©e ou voulue √† la dimension d’une nation, mais bien √† celle d’une plan√®te. Plus que jamais, la France non en tant que petit pays cocardier mais bien en tant qu’id√©e d’un humanisme puissant a un r√īle √† jouer.

Non, pas cette France d’aujourd’hui, l’autre. Celle qu’il convient de ressusciter avant qu’elle ne soit plus qu’un r√™ve, une triste et d√©c√©d√©e chim√®re.

De retour

Le souci quand on a plusieurs sites avec WordPress c’est qu’une mise √† jour Php pour l’un d’entre eux peut engendrer maints d√©boires pour les autres. Ce fut le cas pour Arcticdreamer.fr qui a souffert de mon agenda tr√®s charg√©. Ce matin, j’ai pris le temps de faire les choses, en attendant de les faire bien, c’est pour cela qu’il n’y a pas vraiment de mise en page, j’ai install√© un th√®me rapido et hop, tournez man√®ge !

Apr√®s, ce n’est pas comme si j’en avais √† faire de ce site, c’est davantage une exp√©rience personnelle que je poursuis car je suis un peu comme √ßa, j’ai du mal √† d√©truire ce qui a pris du temps et de l’attention. Mais bon, quand je relis ce que j’√©crivais il y a 11 ans et l’√©cart plus que gigantesque avec l’homme que je suis √† pr√©sent, j’ai comme toujours l’impression qu’il n’y a aucun mal √† effacer ce qui a √©t√© pour aller de l’avant, et au moins ne pas faire peser sur le pr√©sent les chim√®res/croyances/illusions d’hier. Au niveau sociologique c’est tout de m√™me int√©ressant de me pencher sur le fant√īme de ma personne pass√©e, en cela les billets de ce site sont int√©ressants car le clich√© d’une √©poque dont je serais le petit n√©gatif. Qui sait, peut-√™tre qu’arcticdreamer.fr √©voluera vers autre chose √† terme, j’ai toujours eu envie d’√©crire une suite au roman de Shelley avec sa cr√©ature fascinante ?

De l√† me frappe une mise en abyme, avec l’id√©e de n’√™tre que la cr√©ature d’un moi int√©rieur qui me manipulerait telle une marionnette ! Allez, j’arr√™te la d√©connade, bonne journ√©e ūüôā !

Le chat

Clin d‚ÄôŇďil avec un beau po√®me de Baudelaire qui me fait sourire en ce d√©but d’ann√©e 2024 !

A ma petite Ga√Įa, mon petit rayon de soleil tout noir !

Viens, mon beau chat, sur mon cŇďur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

La première des révolutions à faire

Etant donn√© que je suis malade depuis une semaine √† cause de ma ch√®re fille qui fut un patient z√©ro consciencieux, je vais √©crire un peu en r√©action √† tout ce que je lis et regarde depuis quelques jours. Rien ne va plus, √ßa craque de partout, et quand je dis de partout, je parle du monde dans son ensemble. En pr√©cisant un peu cette g√©n√©ralit√© fallacieuse (comme toutes les g√©n√©ralit√©s le seront toujours), je parle du monde d√©mocratique. Actuellement, il y a un profond et puissant d√©sir de changement par rapport aux enjeux climatiques, aux enjeux √©conomiques, et surtout aux enjeux humains. C’est amusant comme constamment le vocabulaire politique se borne √† r√©p√©ter comme un mantra les m√™mes id√©es en oubliant qu’il n’y en a que deux qui comptent pour qu’une soci√©t√© puisse esp√©rer vivre en paix et en prosp√©rit√© : la justice et le bonheur.

De la justice, il y a tant √† dire… j’en ai fait l’exp√©rience, j’ai mesur√© le cynisme du syst√®me, encore un, j’ai compris quand m√™me que ce n’√©tait qu’un miroir aux alouettes de plus. Apr√®s, oui, comme dans d’autres corps, il ne faut pas non plus c√©der √† la misanthropie primaire, il y a encore et heureusement des gens de bien, honn√™tes et respectables… mais √©galement tant de compromission, tant d’impunit√© organis√©e. Il y a de cela quelques ann√©es, j’avais √©t√© choqu√©, sans trop comprendre pourquoi, par un simple mot dans un jugement qui m’avait fait l’effet d’une gifle et d’une sensible humiliation. Ce mot c’√©tait ¬ę¬†turpitude¬†¬Ľ, qui contenait ce que je peux identifier maintenant comme un vulgaire m√©pris de classe. A l’√©poque je croyais encore en la m√©ritocratie, car je suis un homme qui ne peut abandonner ses chim√®res sans se battre un peu, nature oblige. Maintenant je sais √† qui j’ai affaire, √† l’instinct sont venus s’adosser la sagesse et l’exp√©rience. Les griffes et les crocs sont toujours aff√Ľt√©s, sans non plus imaginer la victoire mais au moins de ne pas la laisser sans faire le plus de dommages possibles. Ma fille r√©cemment me disait que je n’√©tais plus le gentil papa de son enfance, ce qui me d√©sole mais en l’√©tat il n’est pas possible de constater comment tout a si mal tourn√© sans nourrir une saine et inspirante col√®re. Car la Justice a perdu sa majuscule, elle a √©t√© vulgaris√©e comme le reste, elle a √©t√© rendue utilitaire dans un engrenage productiviste qui a perverti la notion du bien. En bref, elle n’est souvent que la chose d’une ploutocratie qui abuse et abusera toujours du sophisme pour se jouer de tous ceux qui ne comprennent pas l’escroquerie du langage, dont la polys√©mie demeure une constante opportunit√©. L’exemple accablant de cette monstruosit√© morale que ponctue la sentence ¬ę¬†Responsable mais pas coupable¬†¬Ľ ne semble plus un scandale mais bien l’introduction sobre d’une d√©cadence dont personnellement je ne vois ni les limites ni les obstacles.

Du bonheur… il n’y a plus rien √† dire, √ßa ne sort jamais dans les d√©bats publiques ou m√©diatiques. Peut-√™tre parce que pour la majorit√©, le plaisir en est devenu le synonyme, la valeur d’√©change, la concr√©tisation. Du pouvoir de l’argent, ce dieu invisible et puissant dont les ap√ītres sont √† la fois z√©l√©s et inspir√©s. Parfois, quand je m’interroge sur la mani√®re de cr√©er une soci√©t√© parfaite, en imaginant repartir de z√©ro, je me dis que la premi√®re des lois serait de ne jamais permettre que ce moyen soit autre chose qu’une valeur d’√©change ancr√©e et limit√©e au r√©el. En ces temps o√Ļ l’inflation est un terme qui revient en permanence pour devenir une sorte de bouc-√©missaire invisible, √† la fois complexe et insaisissable, il y a pourtant de quoi comprendre ma r√©flexion. J’ai tent√© d’expliquer √† mes enfants, √† l’√©poque du ¬ę¬†quoi qu’il en co√Ľte¬†¬Ľ, le prix justement √† payer pour ce type de politique. R√©guli√®rement j’entends des √©conomistes de tout bord expliquer que la dette c’est √† la fois pas si grave et de toute mani√®re obligatoire dans un monde qui ne fonctionne qu’avec cette logique capitaliste qui veut que comme un saumon, il faut toujours que √ßa revienne √† la source. Parce que d’abord, si les gens riches le deviennent moins, alors √ßa ne peut que provoquer la fin du monde. Que les √©tats soient devenus complices de cette logique qui veut que les peuples soient utilis√©s comme de grosse masse laborieuse pour que quelques uns vivent dans une opulence qui est peut-√™tre la forme la plus extr√™me, subtile et v√©ritable d’une totale m√©diocrit√© √† la fois morale et intellectuelle est une sinistre v√©rit√©.

Ce matin j’√©coutais √† la radio qu’apr√®s la chasse aux pauvres et aux fain√©ants, il est maintenant question de s’attaquer √† tous ces travailleurs qui ne font rien pour r√©ussir alors que TOUT est fait pour ce but ultime. Comment construire une soci√©t√© o√Ļ le bonheur serait g√©n√©rale, serait une r√©alit√© collective, quand, de toute mani√®re, le principe est de construire sa richesse sur l’exploitation d’autrui ? Il y a de cela plus de trente ans, j’avais tent√© d’aborder la chose avec mes parents quand j’avais constat√© l’√©croulement du prix d’une t√©l√©vision. Quand j’√©tais gosse, la t√©l√©vision c’√©tait pour moi la divinit√© supr√™me au quotidien. J’allais m’agenouiller devant autant que je pouvais et tous les r√©cepteurs cognitifs en action, j’absorbais ce que sa douce lumi√®re me r√©v√©lait. La t√©l√©vision pour moi c’√©tait le substitut √† tous les manques que peuvent provoquer le d√©laissement… Je faisais souvent l’objet d’inqui√©tude ou de critique quand, au lieu d’aller jouer ¬ę¬†dehors¬†¬Ľ avec d’autres enfants, je pr√©f√©rais mater la suite des programmes des quelques cha√ģnes d’un service public qui tentait d’en offrir, d’en saupoudrer, un peu pour tout le monde, effort tr√®s louable en soi. Donc la premi√®re chose que j’ai per√ßu dans la valeur des choses, c’√©tait le prix d’un poste de t√©l√©vision. C’est simple, j’avais 6 ans, et une t√©l√© couleur c’√©tait pour moi autour de 10 000 francs, soit une fois et demi le salaire de base. En r√©sum√©, pour ma famille qui est partie vraiment de rien, c’√©tait √©norme, c’√©tait un privil√®ge qu’il fallait ch√®rement acquitter pour en obtenir l’acc√®s. A peine 10 ans plus tard, les prix ont commenc√© √† baisser pour n’√™tre plus qu’un d√©tail dans le budget. Alors, de nos jours, il est possible d’acheter une t√©l√© avec le m√™me ratio mais si le but n’est que d’avoir une t√©l√© √ßa se r√®gle pour moins cher qu’une semaine de courses pour une famille de quatre personnes. Pourquoi ? La technologie est-t-elle si avanc√©e qu’elle permette √† des choses si peu naturelles que des composants informatiques, que des mat√©riaux transform√©s, de co√Ľter finalement moins que des aliments cultiv√©s et b√™tement mis en boite ? Le co√Ľt de la main d’oeuvre, pardi, LE crit√®re qui obs√®de √† juste raison le capitaliste n√©vros√©. Et pour cause, le bonheur consum√©riste ne se base que l√† dessus : l’exploitation d’un autre, de sa force de travail r√©mun√©r√©e √† bas bruit, pour nous permettre le luxe et l’opulence. A pr√©sent nul n’ignore que la promesse a √©t√© depuis clairement d√©nonc√©e. Certains ont cru que √ßa n’√©tait encore que des histoires d’import/export, de p√©nurie, de surpopulation et de consommation dont les valeurs s’accroissent et se d√©placent tandis que l’occidentalisation du monde progresse. Mais plus concr√®tement, c’est juste que nous n’avons plus les moyens, comme avant, d’exploiter autrui, car les esclaves ont fini par comprendre que leurs ma√ģtres √©taient tout de m√™me de sacr√©s branquignolles. Des li√®vres atteints de turpitude pour rendre hommage, un peu, √† mes propres bourreaux.

Alors en ce moment, il y a une d√©sesp√©rance tranquille, le d√©sespoir lascif du quotidien difficile. Il faut que √ßa change, car √ßa ne marche pas, mais comme dans un couple o√Ļ l’√©mancipation de l’autre √©voque toujours l’amertume ou le risque d’une solitude √† venir, rien ne se passe sinon la constatation d’un temps qui passe et d’une routine qui sans cesse recommence. De la d√©mocratie, toujours ce mot, qui revient, comme si c’√©tait l√† que tout se jouait. Ce qui n’est pas faux, √† vrai dire (j’adore toujours jouxter les deux valeurs, c’est mon pu√©ril moment de manich√©isme primaire), c’est qu’effectivement tout est affaire de pouvoir. ¬ę¬†Pouvoir¬†¬Ľ. ¬ę¬†Kratos¬†¬Ľ. C’est amusant comme les mots nous enferment dans des mani√®re de penser le monde. Il est impensable, par exemple, d’imaginer un syst√®me politique sans utiliser ce radical. Car dans les soci√©t√©s humaines tout n’est finalement que le ph√©nom√®ne qui se r√©alise en permanence : l’expression d’un pouvoir sur un autre, sur des autres, afin qu’une soci√©t√© puisse se faire.

Je regrette qu’il ne soit pas possible que se fasse une r√©volution des id√©es qui passerait par une r√©volution du langage. Tous les d√©bats se perdent dans des logiques id√©ologiques et s√©mantiques l√† o√Ļ plus que jamais nous avons besoin de philosophie. D’introspection, d’abstraction, de mod√©lisation, d’analyses. La r√©alit√© que j’observe par les lucarnes modernes que sont les nouveaux m√©dias ne sont que temp√™tes d’√©motions et impasses sophistes. Une rage dans la prise de position, une constante intimation √† choisir un camps, √† condamner l’autre, avec une violence sous-jacente ou exacerb√©e qui m‚Äô√©cŇďure de plus en plus.

Il n’y a pas si longtemps, j’allais √©crire un commentaire sous une vid√©o qui parlait, justement, de r√©volution, avant finalement de l’effacer. Ecrire ici est un acte neutre, un acte √©gotiste qui n’est qu’un cri inaudible et accessoire. Ecrire ailleurs me donne √† pr√©sent la sensation d’√™tre le fou qui invite √† regarder le ciel au lieu de l’√©cran lumineux qui vous bousille lentement mais s√Ľrement vos jolis yeux avec sa lumi√®re bleue. Pourtant, je re√ßois en retour des remerciements pour mes contributions, mais ce n’est pas le but. Le but serait de constater un d√©sir de libert√© chez mes contemporains qui d√©j√† serait un immense signe d’esp√©rance. Je ne le vois plus, je ne vois que r√©signation et ent√™tement.

Je livrais √† ma fille, hier, le fruit de mes √©tats d’√Ęme. Je pense que nous ne pouvons qu’aller au bout de cette folie. Alors que les passions se d√©cha√ģnent sur la question des IA, jamais je n’aurais constat√© √† quel point l’esprit humain c√®de √† une forme de robotisation qui l’oblige, qui le condamne, √† un total d√©terminisme social. Chacun accepte son r√īle et les r√®gles du jeu, m√™me si ces derni√®res sont foutrement injustes.

La seule r√©volution qui compte c’est l’√©mancipation de cette mani√®re de voir la vie et d’imaginer le monde. Il faudrait abandonner le ¬ę¬†Kratos¬†¬Ľ pour passer √† ¬ę¬†l’Ethos¬†¬Ľ. Ne plus devoir obliger pour obtenir, mais ambitionner pour r√©aliser. La soci√©t√© des devoirs remplac√©e par celle d’une volont√© collective qui n’aurait pour but que vivre dans la paix et l’harmonie. Troquer l’id√©al vici√© de l’Europe par une belle Euthymie*, √ßa serait bien.

*Euthymie (source wikip√©dia) : L’euthymie (du grec eu, bien, heureux et thymia, l’√Ęme, le cŇďur) constitue le concept central des pens√©es morales de D√©mocrite qui la pr√©sente comme une disposition id√©ale de l’humeur correspondant √† une forme d’√©quanimit√©, d’affectivit√© calme et de constance relative des √©tats d’√Ęme.

Et le paradis blanc ?

Lorsque j’ai cr√©√© ce blog il y a maintenant plus de 10 ans (et oui), j’avais un tout autre √©tat d’esprit que celui qui m’anime √† l’heure d’aujourd’hui. Mais, mais, d√©j√†, il r√©pondait √† un instinct tr√®s ancr√© en moi, la conscience d’un absurde que Camus a si parfaitement d√©crit, et dont j’ai trouv√© l’√©cho romantique dans la tr√®s belle chanson de Michel Berger, ¬ę¬†Paradis blanc¬†¬Ľ. Le nom m√™me de ce blog faisait r√©f√©rence, sans se cacher, √† cette th√©matique de cet ailleurs loin de tout, loin des hommes surtout, o√Ļ le silence et la solitude deviennent un oasis salutaire pour se ressourcer, pour r√©fl√©chir, pour se poser un peu comme j’aime √† le dire tr√®s souvent.

La chanson de Berger débute ainsi :

Y’a tant de vagues et de fum√©e
Qu’on n’arrive plus √† distinguer
Le blanc du noir
Et l’√©nergie du d√©sespoir

Il n’y a pas si longtemps que √ßa j’ai tra√ģn√© en ligne pour voir s’il y avait des interpr√©tations inspir√©es de ce texte qui d√®s son commencement, affiche sa r√©elle th√©matique. Les divers commentateurs demeurent souvent dans un litt√©ralisme tr√®s simpliste qui me consterne toujours, car m√©canique et scolaire comme le ferait le robotique √©l√®ve dans un processus analythique qui pr√©f√®re la technique √† l’art… Aucun de m√©moire ne per√ßoit le d√©sespoir tranquille, ou la d√©sesp√©rance m√©lancolique, au choix, de Berger. Personne ne prend le temps de remonter le temps, de replacer l’artiste dans son parcours, dans l’histoire de sa propre vie… ¬ę¬†Paradis blanc¬†¬Ľ sort sur les ondes en 1990, deux avant la mort de l’artiste √† l’√Ęge de 45 ans. Pr√©monitoire, comme la chanson sublime et oubli√©e de Balavoine, ¬ę¬†Partir avant les miens¬†¬Ľ ? Ou, comme je le pense sans pouvoir l’√©tayer davantage, la trace d’une usure sensible sur une belle √Ęme, sur un noble esprit, qui aura cru aux grandes luttes, √† la Justice, √† ce bien qui na√ģt dans la soci√©t√© humaine pour s’√©tablir comme un but in√©luctable, comme une destin√©e √† accomplir ?

Le monde d’aujourd’hui est malheureusement la d√©nonciation de cette na√Įvet√© qu’il n’est plus possible de manifester, en partageant cette fausse croyance qu’est cet humanisme ben√™t, incapable de voir la r√©alit√© des horreurs qui d√©j√†, bien avant l’an 2000 et la course folle de l’ultra-lib√©ralisme, √©tait pourtant un fait incontestable difficile √† ignorer sans faire preuve d’une complaisance coupable. Je ne pr√©tendrais pas, √† mon √Ęge moyennement avanc√©, d’une conscience pr√©coce, d’un g√©nie moral qui m’aurait √©clair√© toute mon existence. J’avais la g√™ne, ces moments de clairvoyance, qui me faisaient voir les toiles d’araign√©es dans les soubassements de ma perception, de ma r√©ification du monde. Cette ironie qu’est la r√©alit√©, soit notre conception, notre confection personnelle, ce point de vue condamn√© √† rester celui, tel le gardien de prison de Michel Foucault, confortablement install√© dans sa tour panoptique, se retrouve embourb√© dans son spectacle direct, se limitant alors √† cette subdivision illusoire des r√īles, cet arrangement tr√®s factice que devient l’univers limit√© √† un p√©rim√®tre cognitif particuli√®rement restreint. J’avais des alarmes puissantes qui souvent m’emp√™chaient de sombrer dans la l√©thargie morale, les plus puissantes √©tant les horreurs de la seconde guerre mondiale, mais surtout les deux bombes atomiques am√©ricaines largu√©es sur des ¬ę¬†objectifs¬†¬Ľ civils. La diff√©rence notable entre les deux √©tant la diff√©rence de traitement : car la frappe nucl√©aire am√©ricaine est valid√©e par les livres d’Histoire, elle est cit√©e, accept√©e, peu discut√©e, adopt√©e comme une solution viable et justifi√©e, ce qui rajoute √† l’abomination un d√©go√Ľt et une indignation qui encore aujourd’hui me hantent chaque jour qui passe. Apr√®s, peut-√™tre que les livres d’Histoire d’aujourd’hui font le taf, je ne me r√©f√®re qu’√† mon exp√©rience d’√©colier… mais dans ce narratif qui chaque jour se veut tr√®s, trop, complaisant avec l’alli√© am√©ricain, je n’ai gu√®re d’espoir.

Des millions de juifs extermin√©s dans des conditions qui toujours me feront venir les larmes aux yeux est un crime contre l’humanit√©, sa d√©plorable, sa d√©testable, son horrible, quintessence. Mais 200 000 japonais atomis√©s ou rong√©s par les radiations c’est une performance dans l’abomination, dans l’efficacit√© mise en oeuvre dans l’horreur qui √† la fois me r√©volte et me sid√®re. Dans les livres d’Histoire, √† d√©faut de justice, impossible √† obtenir, il est trait√© avec s√©rieux et justesse du cas du peuple juif, une balafre sur le visage de moins en moins souriant de notre soci√©t√© ¬ę¬†europ√©enne¬†¬Ľ. Par contre jamais les actes de l’Oncle Sam ne sont consid√©r√©s comme des crimes contre l’humanit√©, m√™me ceux plus r√©cents qui ont eu lieu en Irak. Et pourtant, pour revenir √† Nagasaki et HIroshima, √† l’instar du conflit qui a lieu actuellement au proche Orient, il y a les m√™mes param√®tres : objectifs civils, violence barbare, d√©vastation, cruaut√©… gratuit√© m√™me quand on consid√®re, un instant, la situation du Japon quand les deux bombes font leur triste office. Nous avons donc, avec la Shoah un crime contre l’humanit√©, av√©r√©, reconnu, identifi√©, d√©plor√©, expliqu√©, clarifi√©… et pour les deux villes japonaises un acte de guerre qui en soi (car ¬ę¬†de guerre¬†¬Ľ) justifierait son horreur intrins√®que.

Souvent, quand j’essaie d’expliquer mon point de vue √† mes contemporains, si loin de mes vaines consid√©rations existentielles, je dis sommairement que le monde dans lequel je vis depuis mon enfance est celui o√Ļ on a balanc√© deux bombes atomiques sur des innocents de mani√®re totalement gratuite et cruelle. G√©n√©ralement, √ßa ne suscite qu’un int√©r√™t poli ou mieux, une indiff√©rence imm√©diate, un peu comme si quelqu’un d√©clare ne pas supporter les mouches, ce qui s’entend mais ni ne se discute ni ne m√©rite un semblant d’int√©r√™t. Et pourtant, et pourtant… de la discussion sur nos soci√©t√©s d√©mocratiques qui se veulent l’apex d’une √©volution syst√©mique progressant constamment dans la recherche du bonheur g√©n√©ral, ce point est essentiel. Ignorer l’horreur de Nagasaki et d’Hiroshima c’est construire sur un bourbier moral qui ne peut que ruiner la construction finale. C’est ignorer qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Je suis la discussion m√©diatique sur le conflit isra√©lo-palestinien avec une sid√©ration qui ne cesse de s’alimenter au fil des √©changes, au fil des questions, au fil des constats comme des indignations. Une sid√©ration qui tient davantage du d√©pit que de la stupeur… Un bel exemple, la lutte s√©mantico-morale sur la graduation, sur la hi√©rarchie entre le crime de guerre et l’acte terroriste. Oui, je sais, derri√®re ce fin distingo, l’enjeu est comme toujours la d√©signation d’un autre √† ha√Įr, d’un camp √† choisir, d’un ennemi √† combattre et d’un alli√© √† soutenir. Hier, j’entendais le score du match perp√©tuel de ce sport intensivement pratiqu√© qu’est la guerre, la violence brutale, arm√©, l√©thale, appliqu√©e comme seule ressource dans la gestion des conflits interhumains : 100/3000. Je sais, c’est brutal √©galement de ma part de parler ainsi, de r√©duire les √™tres √† des nombres, et j’abuse un peu pour provoquer la consternation de l’√™tre √©veill√© qui me lira. Pourtant comme le r√©p√®tent souvent les int√©gristes du lib√©ralisme d√©complex√©, ¬ę¬†les chiffres ne mentent pas¬†¬Ľ et si, personnellement, il m’est impossible de choisir un camp sans condamner l’autre, je n’ai plus que cet indice pour mesurer l’horreur des choses, la violence des actes.

Je vis depuis ma naissance dans un monde o√Ļ ¬ę¬†Y’a tant de vagues et de fum√©e / Qu’on n’arrive plus √† distinguer / Le blanc du noir / Et l’√©nergie du d√©sespoir¬†¬Ľ. Depuis ma naissance, je subis les ricaneurs et les r√©ducteurs de point de vue, ceux qui ont tout compris en deux trois formules souvent aussi cruelles que d√©sinvoltes, aussi connes que moralement d√©testables. Il faut discuter des choses pour en saisir les contours sans se laisser abuser par une silhouette conditionn√©e par la pauvret√© d’un point de vue qui n’est souvent qu’un instant T, aussi fugace que fragile. Prendre le temps de r√©fl√©chir, de consid√©rer les choses, pas aussi longtemps que √ßa par ailleurs, mais ne pas sombrer dans la facilit√© des √©motions instrumentalis√©es, commandit√©es presque, par ceux qui toujours n’ont que cette strat√©gie b√™te et effrayante de diviser pour r√©gner, en agitant les bas-instincts, en intimant de choisir un camp avec un surplomb moral sans aucune l√©gitimit√© √† le faire, par ailleurs.

Une chanson en r√©pondant √† une autre, j’ai envie de citer ¬ę¬†Liebe¬†¬Ľ de Laurent Voulzy qui d√©finit mon humeur ce matin…. ¬ę¬†Quelle id√©e pomme / Chanter l‚Äôamour des hommes / Paix sur la Terre / C‚Äôest r√Ęp√© / C‚Äôest du gruy√®re¬†¬Ľ… Mais comme souvent avec Voulzy, c’est tendre et c’est doucement romantique et l√©ger, au milieu des vagues et de la fum√©e, √ßa fait comme un oasis, comme une zone arctique dont j’ai r√©solument besoin pour ne pas d√©sesp√©rer √† mon tour.

Coeur de verre
On peut tout me voir à travers
Que je suis na√Įf et que j‚Äôesp√®re
Des baisers bleus pour l’Univers

Ris, rieur
C’est ma chanson mon lieder
C‚Äôest ma Bl√©dine d‚Äôenfant de chŇďur
Paix sur la guerre, paix dans les cŇďurs
Lieber Mann
Liebe Frau

Comme rien faire,
Comme dans l’eau tu jettes une pierre,
Comme y a une reine d’Angleterre,
Rien ne sert à rien dans l’Univers

Pourtant, elle, d’Allemagne,
Elle m’écrit, elle me réclame
Une chanson douce comme une palme
Paix sur la guerre, paix dans les √Ęmes

Comme elle est conne cette prière chewing-gum
(Liebe nur um zu lieben)
Quelle idée pomme
Chanter l’amour des hommes
Paix sur la Terre
C‚Äôest r√Ęp√©
C’est du gruyère
Du gruyère

De la religiosité

Je n’√©cris pas assez souvent sur ce blog mais il est de moins en moins √©vident, maintenant que j’ai c√©d√© √† mes ambitions cr√©atives, de trouver du temps pour m’adonner aux douces joies de l’√©criture r√©cr√©ative. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, encore moins l’inspiration, simplement le processus d’√©criture est devenu pour moi plus facile, plus fluide, ne n√©cessitant pas une discipline particuli√®re… Je me faisais la r√©flexion, il y a quelques jours, que l’√©criture ne se nourrit finalement pas des lectures, mais bien d’une certaine structuration de la pens√©e. Pens√©e qui ne s’√©panouit que par le ferment des mots dans un grand jardin mental, psychologique, qui lentement prend forme puis s’agrandit au fil du temps. J’en suis √† muser souvent dans ce labyrinthe v√©g√©tale, neuronale, o√Ļ de mani√®re chtonienne, √† comprendre dans un sens hi√©rarchique et non dans une connotation un brin religieuse (sujet du billet – oui, j’ai de la suite dans les id√©es), les racines s’entrem√™lent et se m√©langent, composant son propre r√©seau, un v√©ritable syst√®me que je suis incapable d’analyser ou comprendre, mais dont je re√ßois √† pr√©sent les fruits g√©n√©reux. J’avoue que je suis parti de tr√®s loin, de cette ambition il y a longtemps de m’√©duquer, toujours tout seul, toujours par moi-m√™me, et j’en savoure √† pr√©sent les b√©n√©fices. Ecrire n’est ni compliqu√©, ni difficile, ni complexe… c’est juste du temps, encore du temps, toujours du temps, √† consacrer √† un exercice n√©cessaire pour vivre vraiment, et ne pas se contenter d’√™tre une machine cognitive toujours en boulimie d’informations, de sensations, de plaisirs. Je sais que le pi√®ge est de sombrer dans la mondanit√©, le cabotinage, la p√©danterie, les affres faciles d’une intellectualit√© qui jouit d’elle-m√™me. Il est important de signifier, dans ce monde de l√©g√®ret√©, dans ce monde o√Ļ la superficialit√© se veut le paravent d’une candeur louable l√† o√Ļ souvent il n’y a que vides abyssaux, le bonheur de la pens√©e, du recueillement, de la r√©flexion, de l’abstraction. C’est le r√īle de ce blog, toujours et encore un journal intime √† ciel ouvert, propos d’une hypocrisie revendiqu√©e car jamais je n’aborderai ici la v√©rit√© de ma vie personnelle. Je m’amuse simplement de n’int√©resser personne et de m’en sentir toujours un peu plus libre. Parfois, je me demande si quelqu’un pourrait trouver quelque int√©r√™t √† parcourir mes longs billets verbeux, mais dans cette soci√©t√© de ricaneurs, cette soci√©t√© du commentaire et de la pens√©e liminale, je n’ai gu√®re l’illusion d’une quelconque √Ęme sŇďur. Depuis longtemps, depuis toujours ai-je envie d’√©crire, je m’active pour l’√©cho qui comble le silence, pour ce sens qu’il faut quand m√™me donner pour lui donner… sens.

Donc, la religiosit√©… quand je me demande ce que je pourrais √©crire d’un peu int√©ressant, d’un peu profond, je ne trouve toujours que cette analyse des m√©canismes que j’observe dans nos soci√©t√©s qui vivent, tranquillement mais sans r√©mission, leur d√©cadence. Et en ce moment, s’associant √† la verticalisation que j’ai √©voqu√© dans un lointain et pr√©c√©dent billet, la religiosit√© revient en force dans la d√©finition du monde. Il convient de pr√©ciser ce que je nomme religiosit√©… instinct, attitude, mouvement qui pr√™tent √† conf√©rer √† quelque chose un aspect sacr√© le hi√©rarchisant au-del√† de la possibilit√© de la moindre critique, de la moindre contestation. La religiosit√©, c’est bien d’affirmer qu’il y a quelque chose de divin, qu’il y a dans l’objet de la sacralisation quelque chose √† adorer et √† prot√©ger de la corruption du commun. Le religiosit√© c’est bien l’√©tablissement d’une caste de hi√©rophantes qui se font rempart entre les mortels de basse extraction, les barbares sans foi ni loi, et la chose √† r√©v√©rer. La religiosit√© de nos soci√©t√©s ultimes s’expriment dans la protection, la valorisation, l’ardente passion pour un panth√©on d’institutions ou de concepts qui sont autant de nouvelles divinit√©s qui ne peuvent subir la moindre contestation sans que la suspicion de l’h√©r√©sie ne p√®se sur le contempteur. Ce panth√©on se compose par exemple de la Science, la D√©mocratie, la R√©publique, la Constitution, le Droit, la Loi, la Libert√©, la V√©rit√©, et de mani√®re connexe les corps institutionnels qui en assurent l’adoration soit la Justice, la Police, l’Etat, l’Education,etc. Nous sommes √† ce point o√Ļ une sorte de constat nous est impos√© comme quoi nous serions √† l’acm√© des syst√®mes sociaux, avec une sorte d’architecture finale de nos mod√®les soci√©taux.

Je suis tomb√© par hasard sur un film de SF avec Adam Driver (mais que fait-il dans cette gal√®re ?) qui se nomme en VF ¬ę¬†65 – la Terre d’avant¬†¬Ľ. Le pitch est en lui-m√™me assez bluffant… en bref, un homme (comprendre : un bip√®de en tout point semblable √† nous) √©choue sur notre plan√®te 65 millions avant JC (enfin j’ai la flemme d’aller v√©rifier l’exactitude de cette convention chronologique, c’est l’id√©e !). Donc le pauvre gars d√®s le d√©but du r√©cit √©change avec sa compagne dans un trip ¬ę¬†les m√©andres de la classe moyenne prise dans les tourments des contraintes sociales et √©conomiques¬†¬Ľ, abordant subrepticement mais clairement la question du salaire comme √©l√©ment notable d’une prise de d√©cision qui va quand m√™me le faire partir √† minima deux ans loin de sa sacro-sainte cellule familiale dont il est le cŇďur battant (il ram√®ne le p√®ze – l’argent ou l’Argent au choix). En fait, on dirait que √ßa se passe en 2096 mais non, c’√©tait il y a 65 millions d’ann√©es avant, comme quoi l’√™tre humain, l’Homme (qui a perdu de sa religiosit√© en ces temps d’√©mancipation et d’√©galitarisme), ne peut que sombrer dans une sorte de boucle soci√©tale le condamnant aux affres de la soci√©t√© in√©vitablement, fatalement (fatus), productiviste. Apr√®s, j’avoue que √ßa m’a gonfl√©, autant √ßa finit par une boucle √† la mani√®re de la plan√®te des Singes, le gars est le cha√ģnon manquant, et 65 millions plus tard c’est bien la m√™me m… qu’il a initi√©e provoquant la prochaine mise en orbite d’un bip√®de du futur qui va aussi s’√©chouer sur une autre plan√®te d’une autre galaxie pour initier la perp√©tuation syst√©mique, panspermie doctrinale faisant de l’exploitation et des in√©galit√©s sociales le seul destin potentiel d’une esp√®ce humaine condamn√©e √† se subir.

En bref, car je ne vais pas passer mon dimanche matin √† gloser sur le sujet, sur ce constat d’une r√©gression g√©n√©ralis√©e, d’un retour √† la f√©odalisation que j’ai d√©j√† d√©crit il y a quelque temps, j’aimerais tout-de-m√™me, timidement, avec un brin de provocation, que je suis √† la fois d√©√ßu et un peu atterr√© du manque de cr√©ativit√© sur le sujet de la structuration de nos soci√©t√©s humaines. Est-il √† ce point l√† inenvisageable de concevoir une humanit√© d√©barrass√©e des travers du mat√©rialisme, de l’√©gocentrisme, de cet hubrys pu√©ril qui nous pourrit la vie en l√©gitimant toujours les bas-instincts, les in√©galit√©s et les injustices, dans un fatras de compromis et de compromissions ? Une soci√©t√© humaine, dont l’ambition principale serait de veiller au bonheur g√©n√©ral, √† l’int√©r√™t g√©n√©ral, qui travaillerait de concert √† cr√©er un monde de justice et de paix n’est-elle qu’une fiction impossible ?

La sacralisation tranquille qui cl√īt tous les d√©bats m√©diatiques dans une vision fig√©e et mortif√®re des syst√®mes sociaux est √† l’√©vidence une autre tactique pour tenir encore un peu des syst√®mes qui, sous la pression des injustices, du malheur et de la souffrance, appr√©hendent l’in√©vitable explosion. Et toute la cohorte des hi√©rophantes qui constamment viennent avec de biens artificiels v√©rit√©s clore les discussions en imposant la censure, le silence, la biens√©ance, le Bon Sens, la Raison, la Sagesse, en imaginant au bout du bout imposer un narratif de plus en plus d√©connect√© de la r√©alit√© (√† opposer √† la R√©alit√©) ne pourra sauver la construction sociale dont la base est de plus en plus sabot√©e par la corruption malheureusement g√©n√©ralis√©e, install√©e comme une art√®re principale, n√©cessaire √† la continuit√©. L’abus de la sacralisation, la ferveur religieuse qui essaient d’imposer des concepts comme autant de fausses idoles √† r√©v√©rer, d√©fendant de les contester, de les interroger, de les voir pour ce qu’ils sont, soit des outils mall√©ables √† notre disposition pour les r√©duire au r√īle de murailles √† une vision pass√©iste de la soci√©t√© humaine, ne finira que par l’√©mancipation. Ce qui prendra du temps, car nous sommes dans une √®re de chim√®res ; jamais le mot apocalypse n’aura r√©v√©l√© de nos jours son sens v√©ritable, qui est celui d’une ¬ę¬†r√©v√©lation¬†¬Ľ. Souhaiter l’apocalypse devient paradoxalement attendre de meilleurs jours, ce qui en soi, n’est plus une provocation, malheureusement… Imaginer un monde sans religion et sans religiosit√© m’irait tr√®s bien, personnellement.

Bon dimanche, jour du seigneur, un mot qui me tente par un dernier jeu de mots que je n’oserai pas (ne nous faisons pas, inutilement, de mauvais sang).

Le légal, le moral, et les IA

HIer soir, ma fille m’a invit√© √† une s√©ance sp√©ciale, car unique, d’un film adapt√© du manga Psycho-pass dont je ne connaissais que le premier √©pisode, d√©couvert en sa compagnie il y a quelques ann√©es. Initialement, c’√©tait un devoir de p√®re de l’accompagner, mais √† l’arriv√©e ce fut une excellente soir√©e √† d√©couvrir un tr√®s bon m√©trage. Je me moquais int√©rieurement de moi d’√™tre rest√© sur mon Akira, meilleur m√©trage de l’animation japonaise, car √† vrai dire si le chef d’oeuvre de Katsuhiro Otomo conserve sa superbe, il est √† pr√©sent, malgr√© tout, marqu√© par certaines th√©matiques qui √©taient alors en vogue… il y a peu, avec mon beau-fr√®re, nous √©voquions tous ces films des ann√©es 70-80 qui tournaient autour de la th√©matique des pouvoirs psychiques. Alors que je m’interrogeais sur la disparition de ce type d’intrigue, il m’a r√©torqu√© tr√®s logiquement que les films de super-h√©ros avaient compl√®tement tu√© l’int√©r√™t potentiel pour ce type de prouesse… et oui, l’emphase, l’hubrys, encore et toujours, qui tonnent et claironnent en commuant le son doux des choses d√©licates… J’aimais pourtant toutes ces intrigues faites d’individus particuliers suscitant la convoitise d’organisations plus ou moins obscures, toujours secr√®tes, et qui finissaient en bonne conclusion par faire la d√©monstration dantesque de leurs capacit√©s. Furie de De Palma, Mai the Psychic Girl, l’√©chiquier du Mal de Dan Simmons, La grande Menace avec Richard Burton dont la VF me reste toujours comme une intense madeleine, Scanners, et donc Akira… Alors, la menace, la chose dont on attendait l’√©mergence comme sorte de grande (r)√©volution √† venir, c’√©tait l’esprit humain, √©chappant au carcan du corps pour se sublimer, se transcender, dans une forme d’√©nergie cosmique, immanente, omnisciente.

Le film d’hier m’a plu mais il m’a aussi fait prendre conscience qu’√† pr√©sent c’est bien √† la machine qu’on voue cette sorte de culte √©trange. Je constate, autour de moi, dans les m√©dias, cette fascination pour ce qui d√©sign√© comme une ¬ę¬†intelligence artificielle¬†¬Ľ, nourrissant autant de craintes que de fantasmes. J’ai toujours √©t√© un homme profond√©ment romantique, en cela que j’ai toujours √©t√© exalt√© et profond√©ment r√™veur. Le paradoxe c’est qu’on m’a souvent reproch√© ma froideur et ma distance, parfois m√™me mon manque de cŇďur… J’ai juste le d√©faut de me m√©fier de mes √©motions comme il est sage d’identifier avant toute chose sa propre nature. Qui fait l’ange fait la b√™te… De cette tension s’est nourri mon caract√®re qui fait que si j’adore, je n’idol√Ętre jamais… Si j’aime, je ne le fais jamais √† moiti√©, je ne crois pas aux compromis, ces zones gris√Ętres qu’en ces temps ultra-lib√©raux certains veulent nous convaincre de l’utilit√©. Je ne transige pas avec la morale, je ne crois pas, √† l’instar de la v√©rit√© ou de la justice, qu’on peut la transformer en un artefact narratif. Au petit matin, quand chacun de nous se r√©veille, c’est aussi le rappel de ces anges et ses d√©mons qui composent la cour que nous formons au fil de nos vies. Les regrets, les remords, les actes manqu√©s, les actes moches, nous font compagnie et nous escorte jusqu’au bout. Il est possible de trouver une mani√®re de s’en accommoder, le d√©ni et la corruption tacite sont des solutions tr√®s accessibles. Personnellement, j’essaie juste de consciencieusement √©viter que le s√©rail s’agrandisse par trop. Et pour cela, la premi√®re r√®gle c’est de ne pas se faire entra√ģner par autrui. Ne pas forc√©ment ¬ę¬†penser¬†¬Ľ comme ce que je d√©signerai les syst√®mes nous invitent √† penser. Consid√©rer les choses, c’est d√©j√† les consid√©rer en partant de soi. Le souci √©tant souvent que nous ne prenons pas le temps de r√©fl√©chir √† la s√©mantique, √† la signifiance de ce que nous regardons. Nous utilisons des expressions, des conventions, comme autant de ¬ę¬†pr√™t-√†-penser¬†¬Ľ qui d√®s leur acceptation, d√®s leur utilisation, nous entra√ģnent dans des logiques perverses et transverses. C’est le cas, √† mon sens pour les ¬ę¬†IA¬†¬Ľ, un acronyme qui d√®s le d√©part, √† l’instar du mot ¬ę¬†dieu¬†¬Ľ, impose une identit√© et un ensemble de valeurs qui ne permettent pas de consid√©rer le sujet dans la crudit√© de l’id√©e premi√®re. Car oui, le mot est une id√©e identifi√©e, habill√©e, v√™tue et par√©e pour √™tre manipul√©e √† l’envi dans la maison de poup√©es qu’est le langage, qu’est la pens√©e.

HIer soir, donc, apr√®s le film, ma fille me demanda, curieuse, expectative, mes impressions… qui furent bien entendu positives et enthousiastes. Mais imm√©diatement, je lui confiais que je doutais que le public de ce genre de programme saisisse la port√©e philosophique du propos qui est, √† mon sens, une r√©flexion au niveau syst√©mique de l’ing√©rence de la technologie dans le fonctionnement des soci√©t√©s humaines. En bref, dans le film, des IA rendent plus ou moins obsol√®tes l’intervention humaine par une forme d’auto-gestion dont l’impartialit√© est √† la mesure du caract√®re inhumain et m√©caniques des m√©canismes mis en oeuvre. Il y avait des propositions int√©ressantes sur l’id√©e des lois, sur la religiosit√© qui na√ģt d’une adh√©sion au scientisme (√† ne pas confondre avec la science tout court), sur la soumission √† la technologie proportionnelle √† notre d√©mission √† vouloir g√©rer nous-m√™mes nos existences. Le paradoxe c’est que je compte tr√®s prochainement utiliser les IA actuels pour mon travail, ce que ma fille voit d’un tr√®s mauvais oeil. Elle a tent√© alors de me clarifier son point de vue en m’expliquant que pour elle les IA menacent le statut de nombres de travailleurs, en premier lieu les artistes. J’ai tent√© alors en retour de lui expliquer que le probl√®me n’est pas l’outil, car les IA ne sont que √ßa, des outils, mais bien le fonctionnement et la philosophie des soci√©t√©s ultra-lib√©rales qui deviennent la norme. Le souci n’est pas l’outil, ne sera jamais l’outil, mais bien la mani√®re dont la richesse produite est redistribu√©e ou au contraire, accapar√©e.

A la fin du film, le personnage f√©minin principal commet un acte profond√©ment christique, courageux, voire r√©volutionnaire. Je dois dire que √ßa m’a emball√© comme m’avait emball√©, il y a plus de 30 ans de cela, la fin de Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. Ce moment charni√®re o√Ļ un individu pr√©f√®re son humanit√©, sa dignit√©, son int√©grit√©, √† la compromission qu’on lui propose. Je ne pense pas que ma fille ait mesur√© l’invitation silencieuse √† la r√©volte, je ne pense pas qu’elle ait discern√© l’intelligence du propos… pas qu’elle en manque, au contraire, d’intelligence, √† l’instar de ceux de sa g√©n√©ration… mais parce qu’elle est prise comme nous tous dans les rouages d’un syst√®mes qui ne nous donne pas le luxe de r√©fl√©chir vraiment, de consid√©rer les choses dans leur ensemble. Le progr√®s dans le domaine des IA vient pourtant de nous forcer √† faire ce boulot, au risque sinon de finir comme dans le m√©trage dans une soci√©t√© o√Ļ m√©caniquement tout est g√©r√©, et donc fourvoy√©, perverti, par les ma√ģtres m√©caniciens. √Čtrange constat que nos soci√©t√©s, d√©non√ßant constamment le manque grandissant d’humanit√© et de compassion dans les rapports humains comme sociaux, ne peuvent que se perdre dans ses promesses technologiques qui peu √† peu, tr√®s insidieusement, √©change la libert√© contre le confort.

Comme un pacte avec le diable, c’est pourtant ce que nous sommes qui est en jeu. Il faut s’interroger sur le prix √† payer, il faut consid√©rer la duperie dans l’√©change. Les IA ne seront que des outils si nous ne nous perdons pas dans une sacralisation excessive qui sert ceux qui veulent conserver le fonctionnement des syst√®mes √† leurs b√©n√©fices. Les IA seront nos ma√ģtres si nous en faisons de nouveaux dieux, installant une th√©ocratique technologique qui n’a besoin que de notre apathie et notre soumission tacite pour prosp√©rer… dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de l’excellent film vu hier, que je vous invite √† d√©couvrir :

Amour des Feintes

Triste nouvelle ce WE avec la disparition de Jane Birkin. Une occasion pour moi de lui rendre hommage en √©voquant ¬ę¬†ma¬†¬Ľ chanson fran√ßaise pr√©f√©r√©e, soit Amour des Feintes, chef-d’oeuvre du regrett√© Serge Gainsbourg. J’√©coutais ce morceau la semaine derni√®re, version symphonique… en me disant que si c’est Jane Birkin qui chante c’est bien lui qui s’exprime, r√©v√©lant beaucoup de l’homme qu’il √©tait vraiment, derri√®re l’image chaotique qu’il affichait en permanence dans les m√©dias. Un couple incroyable, des chansons sublimes, une personnalit√© fonci√®rement humaine et √©mouvante… Bye bye Jane B., tu resteras toujours une des plus chouettes ic√īnes d’un pass√© chaque jour de plus en plus r√©volu…

Amours des feintes
Des faux-semblants
Infante défunte
Se pavanant
Cartes en quinte
S’√©difiant
Le palais d’un prince
Catalan
Amours des feintes
Seul un can-
Délabre scint-
Ille au vent
O√Ļ l’on emprunte
Des sentiments
Le labyrinthe
Obsédant
Et comme si de rien n’√©tait
On joue √† l’√©motion
Entre un automne et un été
Mensonge par omission
Amours des feintes
Des faux-semblants
Infante défunte
Se pavanant
Etrange crainte
En écoutant
Les douces plaintes
Du vent
Amours des feintes
Au présent
Et l’on s’√©reinte
Hors du temps
Et pourtant maintes
Fois l’on tend
A se mainte-
Nir longtemps
Le temps ne peut-il s’arr√™ter
Au feu de nos passions
Il les consume sans pitié
Et c’est sans r√©mission
Amours des feintes
Des faux-semblants
Infante défunte
Se pavanant
Couleur absinthe
Odeur du temps
Jamais ne serai
Comme avant
Amours des feintes
Au loin j’entends
Là-bas qui tinte
Le temps
De ces empreintes
De nos vingt ans
Ne restent que les teintes
D’antan
Qui peut être et avoir été
Je pose la question
Peut-être étais-je destinée
A r√™ver d’√©vasion.

La brise timide d’un changement in√©vitable

Petit moment d’√©criture, ce dimanche matin, car d’une part √ßa fait longtemps que je ne l’ai pas accompli, et d’autre part car nous vivons tout de m√™me une p√©riode incroyable d’un point de vue soci√©tal et en cons√©quence sociologique. La sociologie, je l’ai d√©couverte au moment de ma VAE (qui fut une exp√©rience incroyablement enrichissante) et l’enthousiasme s’est lentement mais certainement mu comme un r√©flexe analytique. La logique marketing n’est pas compliqu√©e √† saisir, r√©guli√®rement une petite mode √©merge, surfant g√©n√©ralement sur un outil technologique qui promet la sacro-sainte capacit√© √† pr√©dire et pr√©voir le comportement de l’acheteur potentiel, cette ¬ę¬†cible¬†¬Ľ √† la fois ador√©e et m√©pris√©e… mais la sociologie c’est abstraire, c’est s’abstraire, pour parvenir √† une vision, √† une conceptualisation, √† une description plus fine et r√©v√©latrice des ¬ę¬†choses¬†¬Ľ.

La sociologie, c’est une forme de mouvement philosophique qui se pare de l’intention scientifique. Je suis en train de me dire que je m’exprime encore comme un arrogant n√©ophyte, l’√©ternel autodidacte qui pr√©tend que tout est facile car s’abstenant, car s’√©mancipant, de toutes les hi√©rarchies et de tous les consensus √©tablis dans les domaines qu’il a l’audace de braconner. Soit. Si je crois en une chose, c’est bien l’interdisciplinarit√©, qui permet de croiser une notion avec une autre, pour ne pas devenir captif d’un abus de polarisation. Exemple, la fr√©n√©sie de l’√©tiquetage qui r√©duit tous les d√©bats √† des petites v√©rit√©s qui ont une pr√©tention de r√©v√©lation, notamment par rapport aux individus. Un mal bien fran√ßais par ailleurs, qui r√©v√®le le r√©flexe d’un ostracisme bien fermement ancr√© dans notre mentalit√©. ¬ę¬†Complotiste¬†¬Ľ, ¬ę¬†extr√©miste¬†¬Ľ, ¬ę¬†fasciste¬†¬Ľ, ¬ę¬†macronniste¬†¬Ľ, ¬ę¬†gauchiste¬†¬Ľ, au choix, font que d√®s l’introduction vous savez √† qui vous avez affaire et quel filtre apposer au discours que vous allez entendre ou lire. Personnellement, j’ai mis en place une sorte de m√©thodologie (bon, pour le coup c’est quand m√™me respecter l’esprit de la sociologie) qui consiste √† √©couter ou visionner tout un panel de m√©dias de tous les bords et de toutes les intentions. D√©formation professionnelle, je passe mon temps √† ¬ę¬†d√©crypter¬†¬Ľ, √† ¬ę¬†discerner¬†¬Ľ les √©l√©ments de langage soit les petits artifices manipulatoires des interlocuteurs. Je m’en amuse aussi, souvent. Car il y a dans le fond de ces pratiques m√©diatiques une profonde m√©diocrit√© qui limite les r√©cits √† des rh√©toriques interchangeables et d’une incommensurable vacuit√©. La structure du propos est par ailleurs toujours la m√™me, soit le probl√®me, puis sa cause, son origine, son carburant, pour finalement d√©livrer la strat√©gie d’opposition, de r√©solution, de sauvetage voire d’accomplissement. Je n’aime pas sombrer dans la psychologisation, autre mal bien fran√ßais, cependant il faut constater une sorte d’obsession pour l’identification d’un ¬ę¬†mal¬†¬Ľ √† l’origine de toute souffrance.

Tiens, il me vient imm√©diatement le concept de ¬ę¬†R√©publique¬†¬Ľ, avec sa majuscule, qui est souvent nomm√©e, qui est souvent cit√©e, comme une sorte de d√©it√© floue mais essentielle qu’il convient de prot√©ger, d’adorer, de r√©v√©rer, en n’oubliant pas au passage de pr√™ter les m√™mes attitudes aux hi√©rophantes qui se pr√©tendent gardiens du temple. Quel mot, quel concept fascinant que la R√©publique… la d√©monstration m√™me du caract√®re polys√©mique que le moindre terme induit. Il y a ¬ę¬†personne¬†¬Ľ aussi… Je suis toujours subjugu√© qu’avec ce mot il soit possible √† la fois de d√©signer une individualit√© comme une absence. Avec une telle ambivalence au niveau de la signifiance, comment voulez-vous qu’√©merge du sens surtout quand les orateurs s’amusent √† truquer les raisonnements pour simplement, pour perfidement, vous amener l√† o√Ļ ils le veulent ? Enfin, personnellement, ils m’y am√®nent, je regarde un peu la d√©co, puis je m’en retourne dans mes p√©nates. Mais c’est fascinant, souvent r√©voltant, et je passe trop de mon temps √† me scandaliser de tous les sophismes, de tous les syllogismes qui sont la manifestation √©vidente de cette p√©riode chaotique que nous vivons tous. La conclusion, malgr√© tout, apr√®s la phase d’agacement est bien dans la constatation d’un l√©ger mais r√©el changement, profond, au niveau du public, de l’audience vis√©e. Davantage d’esprit critique, davantage la volont√© de ne pas se contenter de l’apparence des choses, de ne pas se cantonner au brillant du vernis pour gratter et d√©couvrir ce qu’il y a sous la surface.

Donc, ce matin, discipline toujours, celle qui me fait multiplier les activit√©s cr√©atives comme culturelles. Ce blog n’est qu’un journal √† ciel ouvert, un espace d’expression que je veux public car malgr√© tout confidentiel (je ne promeut pas ce site et je n’ai pas l’illusion de susciter l’int√©r√™t d’un potentiel lecteur) et qui m’oblige √† m’abstraire pour rester dans l’enclos rassurant et √©thique de la pudeur √©l√©mentaire (je ne parle pas de ma vie priv√©e, je l’√©voque accessoirement – mes √©tats d’√Ęme sont politiquement tr√®s corrects). En bref, l’exercice est bien dans l’articulation ¬ę¬†litt√©raire¬†¬Ľ de ma pens√©e, afin d’en constater la qualit√© d’organisation mais aussi de traitement de l’information. Avec cette volont√©, cette intention, je me suis demand√© de quoi je pouvais bien parler ce matin… tout ce que je lis, tout ce que je regarde, tout ce que je joue, tout ce que je fais, tout ce que je cr√©e… j’en aurais beaucoup √† dire, mais v√©ritablement, ce qui m’a frapp√© ce matin en me posant la question solennelle du ¬ę¬†sujet¬†¬Ľ, c’est bien ce subtil mais pourtant r√©el changement que je sens actuellement dans notre soci√©t√© en souffrance.

J’avais √©crit, il y a peu, un commentaire d’une vid√©o Youtube o√Ļ son cr√©ateur se lamentait de l’apathie g√©n√©rale. J’avais tent√© en quelques mots de le r√©conforter en √©mettant l’id√©e que le changement, la volont√© de changement, proviendraient surtout de la n√©cessit√© qui se pr√©c√®de trop souvent de la souffrance. La volont√© politique de nos soci√©t√©s n√©o-lib√©rale est √† l’√©vidence la pr√©servation d’un statu quo, rudement mis √† l’√©preuve en ce moment. Je pourrais passer des heures √† √©crire ou r√©fl√©chir, √† disserter ou √† gloser, sur le sens de certains termes ou certaines expressions. L√†, c’est le fameux ¬ę¬†statu quo¬†¬Ľ qui me fait sourire. Je suis de plus en plus fascin√© par la tyrannie douce du langage, ou comment les individus se laissent emprisonner dans des logiques avec une r√©elle difficult√© √† les remettre en question. ¬ę¬†D√©mocratie¬†¬Ľ par exemple, encore. Il y a peu, je m’interrogeais sur la possibilit√© de moderniser la notion (soit la libert√© donn√©e au peuple de se gouverner par lui-m√™me) en modifiant, en inventant un nouveau terme, qui ne serait plus fallacieusement connot√© par ses origines √©tymologiques comme historiques (la d√©mocratie grecque c’est quand m√™me r√©duire le peuple √† une √©lite aux d√©pens d’une majorit√© asservie). Processus complexe, processus int√©ressant tout de m√™me, car il consisterait √† d√©mantibuler le mot pour en comprendre l’anatomie. ¬ę¬†D√©mos¬†¬Ľ et ¬ę¬†Kratos¬†¬Ľ, le peuple (encore un mot si passionnant √† analyser) et le pouvoir (qui induit une id√©e de violence car toute expression de pouvoir est violence faite √† un autre), avec l’h√©ritage d’une pens√©e grecque qui elle-m√™me n’est que le substrat de cultures oubli√©es et d√©form√©es. Je crois de plus en plus qu’une v√©ritable r√©volution soci√©tale n’est r√©ellement possible qu’en op√©rant un travail m√©ticuleux et sans volont√© id√©ologique (le but n’est pas de d√©noncer, mais bien de comprendre pour neutraliser… ou assainir) de remise en cause du lexique qui est le n√ītre. S’il est possible de comparer le langage √† l’utilisation d’algorithmes verbaux, les mots √©tant autant d’op√©rations complexes, alors le r√©sultat ne peut √™tre que trompeur si nous n’en saisissons pas la valeur r√©elle.

La question que je me pose ce matin, c’est bien celle de la ¬ę¬†v√©rit√©¬†¬Ľ comme notion √©thique du langage. Est-il raisonnable que ¬ę¬†personne¬†¬Ľ soit aussi ambivalent, que ¬ę¬†d√©mocratie¬†¬Ľ et ¬ę¬†R√©publique¬†¬Ľ puissent devenir des expressions dissimulant la r√©alit√© d’une autocratie organis√©e ? Nos soci√©t√©s se veulent l’apoth√©ose (acm√©) d’une √©volution soci√©tale, une sorte d’accomplissement, mais peut-on encore se contenter de l’apparence des choses sans jouir vraiment de ce que les mots promettent ? Sur ce petit vertige existentiel et pseudo philosophique (restons s√©rieux, rien ne l’est vraiment – surtout pas mon blog… ceux qui me connaissent vraiment le savent d’instinct), il est temps de prendre un petit caf√© en profitant de ma journ√©e dominicale.