La fête des pères

En ce moment j’écris pas mal sur ce blog, mais jamais je n’avais autant eu envie d’écriture. De lecture aussi, je m’y suis remis après des années sans avoir le besoin de compulser un bouquin. Cette hygiène correspond à une sorte d’équilibre que j’ai réussi à trouver, avec une ambition qui s’est suivie d’une discipline précise. Celle (l’ambition) de retrouver une saine et vive conscience des choses, sans être entraîné, bien malgré moi, par le cours d’une société humaine qui ne cesse de se perdre dans des entreprises de plus en plus folles. En (discipline) en multipliant les sources d’informations tout en faisant que professionnellement je poursuive mes propres buts sans sacrifier à mes prétentions éthiques et morales. Il y a quelques années, j’ai découvert le noble chemin octuple, et j’ai été surpris de constater que ça rejoignait mes propres conclusions… pas évident en cette société humaine qui sacrifie tout à un productivisme pragmatique, pour cause d’un mode de vie qui exige de consommer le monde et par extension exploiter les autres. Pourtant, j’essaie à présent de multiplier les activités intellectuelles et ludiques, tout en m’adonnant à des choses bien pratiques… ce qui rend mes journées bien chargées mais très satisfaisantes.

Comme je l’ai dit à mon fils il y a quelques jours, avec une conviction exaltée qui l’a dérangé, il faut toujours regarder le mal en face. A mon sens, en tant que citoyen, il faut oser s’informer sur des choses révoltantes et horribles, simplement parce qu’il ne faut pas se perdre dans un angélisme sélectif qui en lui-même serait un acte de collaboration, dans le sens minable du terme. J’ai donc acheté le magazine Omerta, avec la petite Lola en couverture, qui traite de nombreux sujets qui vont de la pédocriminalité à l’addiction des écrans par notre jeunesse perdue dans ce perpétuel espace de tentation. Pour être honnête, la lecture du magazine est douloureuse, tant les faits rapportés sont à la fois communs et abominables. Hier soir, je matais les deux premiers épisodes de la série The Boys qui voit la fine équipe échouer dans une convention « complotiste », dépeinte comme le rassemblement de gens désespérés, un peu débiles, avec à un moment donné cette séquence un poil idéologique qui montre une des héroïnes s’en prendre à un pauvre type accusé d’exploiter le sujet sans vraiment chercher à en déterminer, et à donc lutter vraiment contre, la cause. Ce matin, j’ai maté une vidéo de Sud Radio qui revenait hier sur l’affaire des accusations de propos pédophiles par Depardieu révélés dans le cadre d’une émission de Complément d’enquête ; en bref, ce serait un montage, avec en témoin Yann Moix qui explique que les rushs lui ont été dérobés et témoignant que ce qui est montré n’était que mis en scène dans le cadre d’un film comique mettant en scène un personnage aussi décadent et excessif que le rôle savoureux de Poelvoorde dans « C’est arrivé près de chez vous ». N’oublions pas, malgré tout, que l’acteur est poursuivi pour des agressions d’ordre sexuel par de nombreuses femmes. Dans cette même émission, les intervenants reviennent sur l’affaire de réseaux pédophiles dans des cénacles parisiens qui ont œuvré il y a quelques décennies. Pour m’achever, j’ai maté cette semaine la vieille interview de Régina Louf qu’a mis en ligne Karl Zero sur sa chaîne dans le cadre de la sinistre affaire Dutroux…

Regarder le mal en face. En ce jour de fête des pères, je savoure l’attention et l’amour de mes enfants, devenus adultes, avec lesquels j’ai la chance d’avoir une relation privilégiée. Pour l’anecdote, j’ai donné la douche à mes deux gosses, durant les premières années de leur vie. Nous allions dans la douche, et je leur ai appris à se laver, tout en jouant avec eux. Des chouettes moments, des moments innocents qui font des bons souvenirs, avec la volonté à l’époque de leur montrer que la nudité est quelque chose de naturel, notamment et surtout dans le cadre familial. Ma mère revenait souvent sur une anecdote de mon enfance, d’un événement que j’ai pour ma part complètement oublié. Le médecin m’ausculte, puis jugeant mon appendice, me dit que la nature m’a bien obligé. Ce à quoi je lui répond un laconique « bah celui de mon papa il est encore plus gros ! » – et là, inspiration du médecin qui rend l’anecdote savoureuse, se tournant vers ma mère « c’est comme ça que naissent les légendes ». Pourtant, mes parents étaient d’une pruderie presque maladive : je n’ai jamais reçu l’esquisse d’une éducation sexuelle et le sujet ne venait absolument jamais dans la discussion familiale. Pour m’amuser, et parce que je suis provocateur dans l’âme, je l’ai fait quelques fois pour créer le malaise chez mes parents. Merci aux parents de mes potes qui avaient eu la délicate attention de leur fournir des bouquins d’éducation sexuelle qui m’ont stratégiquement éclairé. Une petite pensée à Madame Bérille (en fait c’est la seule qui avait eu cette indiscutable bonne idée) qui était (enfin j’espère qu’elle l’est encore – le temps passant je sais qu’il fait sa moisson) une femme admirable et qui m’a profondément marqué par sa gentillesse et sa noblesse de cœur.

Pour moi, un enfant c’est sacré. Je ne comprends même pas, je ne veux pas comprendre en fait, ce qui motive un adulte à nourrir la moindre pensée perverse quand il s’agit d’un gosse. Parmi tous les sujets qui me désespèrent et qui me mettent en colère, la pédocriminalité est sans doute celui qui me fait le plus de mal. A chaque fois que je m’intéresse à un fait divers de ce triste domaine, je n’en sors jamais indemne. Ça m’abîme, ça m’effleure le karma et ça bouleverse mes chakras. Je me dis que je fais partie de la même espèce, « humaine », que tous ces salauds qui se cachent et qui dissimulent leur ignominie et ça me blesse. Il y a quelques années, un matin de révolte plus violent que les autres, j’ai déclaré à mes gosses que je ne faisais pas partie de cette humanité. Je la refusais, comme on refuse une nationalité ou l’enrôlement forcé. Je refusais d’être englobé avec tous les apathiques et les complaisants, avec tous les collabos et les compromis, avec toutes les brutes et les sadiques. Mais c’était encore une fois un caprice, de la désinvolture exaltée. Je vis toujours au même endroit, j’ai toujours les mêmes conventions sociales, je n’ai ni changé de nom ni changé de face. Je suis condamné à n’être qu’un individu parmi les autres, un petit atome de cette masse qu’on appelle « peuple », un résidu organique de cette biomasse qui s’appelle société. Je n’ai ni les moyens ni vraiment l’envie de partir comme Alceste loin de tout, dans un désert sans homme, et pas de pulsions suicidaires qui feraient que le nihilisme l’emporte sur l’amour passionnel, sur l’étreinte cognitive, que le Monde m’inspire et motive. Je vis donc le désespoir tranquille, la désespérance un brin surjouée du gars qui regarde le mal en face, s’interroge sur sa propre part d’ombre, constate son impuissance ou sa lâcheté, puis finalement pense à autre chose. Pendant que ça continue, quelque part. Un autre gosse.

Alors aujourd’hui c’est la fête des pères… pourtant il faut toujours se rappeler que c’est encore une inversion des choses. Ce sont nos enfants qu’il faut chaque jour célébrer et aimer. Et il faut traquer le moindre enfoiré qui abuse de sa position, de son statut, du pouvoir que lui confère un simple mot, un simple titre, pour faire du mal à un enfant. Depardieu est peut-être victime d’un montage, la diffamation reste vraiment l’oeuvre la plus dégueulasse qui soit, et ce n’est pas participer à la lutte contre la pédocriminalité que d’agir ainsi. Ça participe à invisibiliser ce qui se passe vraiment, ça participe à rendre des gens comme moi, naïfs et candides, qui au départ imaginent que le monde est aussi beau et bon que les fables nous le racontent. Tout ça c’est du complot, jusqu’à ce que, quelques décennies plus tard, les scandales surgissent alors que tous les coupables sont morts et les victimes enterrées et oubliées.

Il y a peu, j’ai vu la vidéo d’un Youtubeur cinéphile/phage qui expliquait pourquoi il avait décidé de ne pas aller voir « The Zone of Interest ». Il ne voulait pas s’imposer ça, il ne savait pas comment il allait réagir à ça. « Ça » c’est constater comment il est facile de vivre tranquillement et luxueusement à la proximité des charniers et des massacres. Comment il est tentant et si facile de se dire un minable « bah, c’est comme ça, qu’y puis-je en vrai ? ». Je m’impose, au contraire, de ne pas détourner le regard. Comme le reste, je m’impose de savoir et d’avoir conscience. Mais ça me reste, ça me hante, car quand je regarde le ciel bleu il y a des fois la sensation d’un hurlement d’enfant que je n’entends pas, mais que je devine, en filigrane, comme si tout n’était qu’un voile que je refuserai de lever. La dernière phrase de la Chute, de Camus.

Bonne fête des pères donc. Et courage et soutien à des gens comme Karl Zero qui ont mis à l’index leur carrière et leur fameuse respectabilité pour se battre contre l’intouchable et l’invisible. Rien de plus odieux, à mes yeux, que ceux qui balaient, d’un revers de la main et d’une petite vindicte méprisante ces questions là, comme si ça n’était, encore une fois, que du complot, de la paranoïa louche, des obsessions écœurantes et vicieuses. Il y a toujours et encore quelque chose de pourri au royaume du Danemark. La pilule rouge ou la pilule bleue. Dans mes moments les plus nihilistes, je me dis parfois que vivre c’est subir d’être complice et témoin de tout ça, sans pouvoir rien faire que d’écrire un billet que personne ne lira et qui pour une fois ne sera même pas libérateur.

Le chaos ou le bordel ?

Je dois m’y mettre, mais comme hier, il y a une telle effervescence politique que de bon matin, ça me passionne un peu trop. Ce qui ressort de ce tumulte analytique (chacun essaie de sonder les pythies ou tente d’analyser les ressorts psychologiques ou moraux du chef de l’Etat), c’est bien la sensation d’un chaos général. Et le chaos est bien le mot qui revient le plus souvent (par exemple l’édito de Françoise Degois sur Sud Radio : « Il y a un chaos général dans la vie politique […] », qu’il soit involontaire ou organisé, c’est la définition du paysage politique qui depuis l’annonce de la dissolution s’impose à tous les analystes.

Personnellement, vivotant entre tous les flux de gauche comme de droite, je trouve toujours aussi pertinente l’analyse de Pierre-Yves Rougeyron disponible sur le site du Front Populaire qui rappelle une de ses thématiques prégnantes, l’influence et la puissance de la xénocratie sur le destin de notre nation à la dérive. PYR évoque avec une lucidité qui est sa marque de fabrique la victoire d’un bloc européiste et surtout ultra-libéral dans ses élections européennes, faisant de Macron un émissaire du chaos, mais d’un chaos programmé, stratégiquement, pour destabiliser encore davantage le pays à l’intérieur et par l’intérieur. Il évoque aussi la stratégie du champ de ruines, la terre brûlée laissée à son futur successeur, ce qui pourrait assez bien décrire la politique menée depuis 7 ans qui en plus d’être un jeu de massacre social, pour notre bien (notez), et une dévastation économique encore inédite (avec une dette abyssale). Aimant la simplicité, contrairement à ce que ma prose alambiquée pourrait faire croire, il y a un filtre efficace que j’aime toujours appliquer à toutes choses, soit celui du « Cui bono » (pour une fois que je rends aux latins ce qui appartient aux latins »). Dans notre mythologie sociétale, le peuple dans son ensemble croit donc toujours que le sommet social est incarné par les chefs d’état, bien que de plus en plus s’immisce l’idée que la richesse dans un monde ploutocrate désigne vraiment les titans qui dirigent. Et notre président, à l’évidence, est un émissaire comme un autre. Après, je ne rentrerai jamais dans les questions psychologiques, un travers bien français, qui consiste à « profiler » les intentions de quelqu’un en dévoilant voire en devinant le paysage de sa psyché cachée de tous. Je reste encore en cela très chrétien, je reste encore en cela très pragmatique et simple, en appliquant cette fois le filtre « On reconnaît un arbre à ses fruits », rendant hommage à celui que les mêmes latins auront crucifié (sans vouloir choquer la masse des sceptiques qui de plus en plus suspecte la création d’une fiction voire d’une mythologie à des fins de manipulations religieuses – oui, je passe beaucoup de temps à brasser de la donnée, c’est un mal personnel). Macron aura donc vendu une quantité non négligeable de joyaux français, pour reprendre une image très parlante souvent usitée pour décrire le scandale Alsthom, aura ouvert la voie à un ultra-libéralisme décomplexé (Uber), et surtout aura surendetté la France d’une manière très surprenante pour quelqu’un disposant d’une culture financière voire purement bancaire ne lui dissimulant pas les conséquences dramatiques d’un surendettement (j’ai eu un petit moment la petite sérénade d’une mention légale venue d’un lointain passé de publiciste dans le registre du rachat de crédits).

Donc, la France est en train de devenir un vaste bordel politique, ou alors effectivement un véritable chaos, mais alors dans sa pure définition étymologique. Comme il est bien expliqué sur Wikipédia :

Le nom Chaos (en grec ancien Χάος / Kháos, littéralement « Faille, Béance », du verbe χαίνω / khaínô, « béer, être grand ouvert ».

Source

Le chaos c’est donc la béance, et la béance ça ouvre sur le vide. Alors oui, je sais, y a la gauche et la droite, ça brasse des discours très sérieux sur le marxisme, sur le capitalisme, sur la liberté d’entreprendre comme de faire des profits. Nous vivons encore une fois la névrose des grandes menaces, alors que sont ressuscités les grandes peurs de la cohorte brune et autres prédateurs fascistes aux exactions horribles. L’ancien monde et le nouveau se font encore leur petite guerre dans le débat éternel entre la réforme et le conservatisme, tandis que le petit peuple s’interroge sur les vertus ou les désagréments du changement. En bref, et en cela je trouve l’analyse de PYR très pertinente, nous sommes aveuglés par des questions presque secondaires qui dissimulent le centre du cyclone.

Immédiatement, les vertueux les plus admirables, les champions du camp du bien me répondront (avant de me punir) que non, le fascisme n’a rien de secondaire. Peut-être qu’il faudrait ouvrir tes yeux nimbés d’étoiles mon ami(e), nous y sommes depuis longtemps, vu que la mamelle essentielle du fascisme est le totalitarisme. Le déroulement des dernières élections européennes nous l’a encore démontré : une pensée unique servant une volonté notoire est bien effective. Finalement, ces législatives comme ces dernières élections ne sont qu’une mascarade à laquelle nous participons.

Peut-être faudrait-il moins considérer les raisons de la manœuvre et la personne présidentielle que ce qu’il y a derrière cette béance. La France est en train de devenir une pure fiction, une série Netflix, certes distrayante mais dans laquelle finalement rien ne se passe de plus qu’une suite de péripéties. Des années maintenant que les dysfonctionnements démocratiques ont démontré la superficialité du Parlement faisant de notre République le terrain de jeu d’une ploutocratie souvent doublée d’une cleptocratie. Pourtant, tous les observateurs redoublent de gravité concernant l’enjeu de ces élections. En prenant un peu de recul, et simplement en prenant comme exemple le triste destin des agriculteurs qui ont été très récemment bien escroqués, rien ne peut changer tant que nous restons sous la férule européenne. Et comme l’a notoirement et toujours sagacement rappelé PYR, le bloc européiste et ses maîtres ultra-libéraux l’ont magistralement emporté.

Que faire quand un homme libre accepte de porter les fers de l’esclavage ? L’exhorter à un peu d’honnêteté et de lucidité. Nous en sommes là, c’est le pas à faire avant toute révolution. Le bruit et la fureur c’est génial, ça fait des grands films de cinéma et bouillir notre sang souvent ralenti par le rythme tranquille des belles et longues nuits d’été. Mais cette émotivité entretenue, cette exaltation encouragée, nous masquent les enjeux véritables. Oui, il y a une tempête. Et alors ? Nous ne sommes toujours pas à ce chaos qui précède la révolution. Ce n’est juste qu’un chaos bruyant, un bordel, qui la retardera d’autant plus que nous continuerons collectivement à croire en des illusions très savamment entretenues, dont notre cher leader demeure l’un des plus brillants prestidigitateurs. Un bon bordel a son lot d’entremetteuses et de péripatéticiennes. Il n’est pas non plus recommandé d’en faire consommation, les plaisirs bestiaux et les bas instincts ne visant que l’éphémère et favorisant le sordide, alors qu’il est possible d’envisager l’humanité avec une idée à la fois plus ambitieuse, simplement plus glorieuse, de ce que nous voulons être.

Je regarde autour de moi. Peut-être ne sommes-nous devenus que des individus, des consommateurs, des êtres détachés des intérêts tant généraux que supérieurs. Plus de citoyens, plus de démocrates, juste des rêveurs perdus dans un solipsisme aussi débile que coupable. Des jouisseurs, des exhibitionnistes décomplexés de nos petites turpitudes, de nos bas desseins matérialistes et égoïstes. Peut-être que le destin de nos sociétés modernes à l’hédonisme vain n’est que dans une ultime dissolution, et que de ce grand bain primordial naîtra alors une nouvelle réaction chimico-sociale qui apportera alors le changement tant souhaité. Ce qu’on appelle « décadence » n’est peut-être que le substrat de cette terre trop exploitée, trop usée, pour ne donner rien d’autre que des fleurs fanées.

Toujours, la mort de Sardanapale.

Sur ces désillusions cruelles, je retourne travailler sur mes petites oeuvres, qui du point de vue de mon solipsisme à moi m’apportent bien plus de satisfaction que le charivari des sirènes (auquel, malgré ma défense, je succombe trop souvent – pour preuve ce billet matinal).

Bonne journée !

Un peu de politique de bon matin ?

Bon… Avant de m’y mettre, je prends mon café tranquillou, j’allume ce qui me sert de réceptacle à informations (une télévision mais ça fait longtemps que je ne la regarde plus – je fais mon marché sur Youtube entre canal de gauche, de droite, du centre, de l’arrière et du juste milieu (salut Rémi !)). Et là… La vie dissolue de la dissolution s’impose à mes sens, m’enivre jusqu’à me saouler, m’envahit insidieusement de toutes les analyses qui se bousculent depuis que notre suprême leader nous ait fait l’honneur de son dernier coup de jarnac (ou j’arnaque, au choix).

Politique. Encore un mot, faut dire que notre réalité n’est fait que de ça, des mots qui s’agencent pour nous permettre de donner du sens à ce qui n’en a ontologiquement pas. Je sais que je me répète, mais c’est introduction liminaire est essentielle… Surtout quand à l’évidence le discours médiatique dispose d’une puissance que le résultat des dernières élections présidentielles ne peut que révéler. Les divers commentateurs m’auront bien fait rire avec « la justesse des estimations sondagières ». Et le coup de la prophétie auto-révélatrice, vous connaissez ? Pourtant, le Dune de Villeneuve aura exposé cette logique avec une force narrative qu’il n’est pas vraiment possible de dénier ? Jamais, dans une élection, le projecteur n’aura été accaparé et réservé à une poignée, que dis-je, un trio de candidat : Hayer, Bardella, Glucksmann. Une sorte de Cerbère désigné par ce qu’il n’est pas complotiste, pardon, exagéré, de définir comme un système aux ordres d’un ensemble d’intérêts particuliers en composant un autre de système. Parfois je me dis que je devrais quitter mes activités créatives pour me lancer dans une tentative de révélation, à coups de schémas et d’organigrammes/sociogrammes, des forces en présence dans notre bon pays. Puis je me dis qu’il faut encore un public pour ça, et vu le résultat des dernières européennes, je ne suis pas sûr qu’il y ait un intérêt pour la pilule rouge. Comme souvent dans ma vie, je suis tiraillé entre deux pulsions, celle de participer à la vie collective et celle de me concentrer sur mes petites ambitions plus personnelles mais finalement pas moins futiles. Car l’expérience m’aura aussi révélé à quel point croire en la solidarité des autres est illusoire, quand bien même elle s’exécuterait dans leur propre intérêt. J’ai vu et constaté combien la tentation du destin personnel est plus forte que l’idée d’une collaboration généreuse. Notre société est bien celle du chacun pour soi, ce qui explique en partie la décadence actuelle. Plus que jamais, je ne crois qu’en une société solidaire et responsable, où l’intérêt général prévaut sur tout le reste – et l’intérêt général, pour moi, c’est la volonté puissante de réaliser les conditions d’un bonheur collectif. Je sais, je suis un naïf, un idéaliste, un idiot, un utopiste, un rêveur, un fou, un gros connard même. Le monde, tous les jours, me le répète assez quand j’écoute les médias ressasser l’ignominie organisée que sont devenues nos glorieuses démocraties.

Donc, dans les faits, gros score du RN. Suivi dans un mouchoir de poche par Reniou (oui, ça me fait rire) et l’europophile exalté Glucksmann, soit le PS. L’autre vrai score notable, c’est la paradoxale mais quand même forte progression de la LFI. Et dans les données à considérer, la chute des verts, et le résultat de l’invisibilisation des petites listes, notamment les souverainistes qui ont payé chèrement leur désir d’indépendance. Faire des millions de vues sur Youtube c’est bien, mais ça ne reste qu’une paille dans l’oeil qui demeure rivé sur le flux mainstream. En résumé, et très rapidement car ça nécessiterait un développement et une analyse plus exigeante qu’une affirmation intrinsèquement insuffisante pour s’établir comme vérité, il ne faut pas confondre la petite masse des gens concernés qui prennent le temps de choisir son flux d’infos et la grosse qui n’a pas le temps pour ça et qui se contente d’épouser les opinions toutes faites qu’on leur délivre à la radio, dans les journaux, et à la TV.

Et là, dissolution. Comme ça, sans gants et sans ménagement. Le coup de la rupture amoureuse qui survient sans crier gare, sans prémices ni signes. Ce qui est faux en soi : des indices, il y en avait plein, et plus tôt dans la journée j’avais délivré cet oracle à mes enfants. Si j’avais su à quel point c’était génial de le spécifier, je l’aurais écrit sur ce blog. Tant pis, je resterai une Cassandre de blog, ce n’est pas comme si je voulais me vendre en tant que politologue du dimanche, y en a déjà bien trop sur le marché. Et depuis, polarisation médiatique, même ceux qui dénoncent la manipulation y participent. J’avoue que je suis un bon spectateur, car la politique j’adore ça. Je ne la considère pas comme un art noble ou comme un domaine réservé à des spécialistes. La politique, de « Polis », la cité en grec ancien, c’est tout ce qui touche à la vie de la cité devenue société. Tout est politique. Absolument tout. Car la moindre de nos actions citoyennes ou même simplement civiques participent à la cité. Même nos oeuvres culturelles les plus mineures participent au discours politiques en mettant en scène, de manière faussement naïves, des modes de vie ou des principes idéologiques voire moraux. Dire bonjour ou ne pas dire bonjour à un voisin est un acte politique. Toiser un autre qui nous agace ou lui sourire est un acte politique. Une vision peut-être un poil dramatique voire emphatique, mais c’est la mienne. Le monde étant tel que nous le faisons, dans une logique presque karmique, nos comportements publics, nos actes sociaux, déterminent sa nature. En ce moment c’est pas très fifou comme le dirait ma fille, très touchée moralement par ce qu’elle aura vu, lu et entendu sur les réseaux qu’elle suit ou qu’elle abonde.

Les observateurs s’interrogent donc sur l’intention. Le machiavélophile président est certes réputé pour son addiction à la manipulation, même si elle est souvent grossière. La roublardise, ou l’audace pour utiliser un terme que ses aficionados préfèrent, est son essentiel moteur. Franchir non pas le rubicon, mais tous les rubicons possibles et imaginables, en constatant que la sidération est un phénomène proportionnellement répétable selon l’incapacité à comprendre la réalité de la situation. C’est un peu lapidaire comme analyse, mais elle est pourtant réelle : dans la grande majorité des cas, peu ont compris le but des manoeuvres et des abus de pouvoir en cascade de ces deux dernières années. Il y a aussi de la brutalité et de la rapidité dans l’exécution qui rappellent les campagnes de César. Finalement, est-ce surprenant de nous voir assiéger tels des gaulois réfractaires par un pouvoir qui ne vise qu’à nous réformer en tant que peuple et en tant que nation ? Je vous renvoie aux excellentes vidéos de Pacôme Thiellement sur la chaîne vidéo Youtube de Blast qui m’a inspiré cette saillie. Sachant de plus que sa vision du Christ rejoint la mienne, et que ça fait du bien en ces temps d’intense religiosité (je ne parle pas des religions, mais bien de la religiosité).

Personnellement, je pense que la volonté de notre président est d’ouvrir la voie au RN pour lui saborder celle de la présidentielle. Notre arène politique « professionnelle » étant devenue un théâtre de Guignol (et j’ai pas écrit de « guignols » – notez la finesse qui évite la saillie facile) où le narratif l’emporte sur le réel, c’est bien le mandat qui importe, pas tant que l’action politique en soi. Il n’est pas impossible qu’ayant ouvert la voie à l’ennemi fondamental, l’idée soit de lui laisser un peu le manche pour montrer à tous qu’il en fait n’importe quoi. Après, le vrai grand danger, c’est bien cette maudite gauche, encore un autre cerbère, dont une des têtes est profondément menaçante, cherchant à faire faillir cette esprit lucrato-libéral qui fait le bonheur des flux boursiers et des gras dividendes (« Pognon… je t’aime ! » Imitation savoureuse du regretté Jean-Pierre Mariel de Michel Leeb). Finalement, quand tu additionnes tous les partis de gauche aux européennes, ça monte pas mal, presque au niveau du RN. Gageons que les égos de la gauche sauront encore prédominer sur l’intérêt général et qu’ils feront encore les idiots utiles en se perdant, une fois encore, dans des introspections existentielles les poussant à suspecter leurs collègues d’être des traîtres ou des salauds en embuscade. Petite pensée pour le cristallin de service, qui me fait penser aux ante-christ de l’Apocalypse. Et j’ai trouvé touchante la réaction désabusée de Thomas Porcher sur le Média, fatigué de constater le continuel revirement opportuniste d’une gauche capricieuse, plus soucieuse de remporter des élections à but personnel que dans la logique d’un combat idéologique censé la magnifier.

En conclusion, et pour faire court (car je dois m’y mettre), ces Législatives seront aussi un moment d’éclaircissement à défaut d’être de révélation. Vu le chaos social que nous traversons depuis l’élection présidentielle, il n’y a rien de pire à venir. Je suis curieux de voir ce que fera le RN s’il obtient une majorité au Parlement. Je suis curieux de voir si la natalité des castors va connaître un bond aussi prodigieux que la dernière fois et comment les médias vont agir pour que ceux-ci fasse leur barrage là où on voudra qu’ils les fassent. LFI se voit sommer de faire corps, et dans les prochains jours, nous verrons si la gauche radicale fera son pacte avec le diable de la classe moyenne. Glucksmann, avatar d’un Macron lui aussi, en son temps, sponsorisé par une gauche bobo, ne pourra pas cohabiter avec son ennemi intime, son véritable ennemi (qui n’est pas la finance).

Et si le RN dominait, quid du premier ministre ? Bardella ou Marine Le Pen ? Deux ans d’échec pourrait sonner le glas d’un mandat présidentiel ou vicier la candidature d’un mandant de ce parti pour en faire l’utile bouc émissaire qu’un nouveau messie médiatisé pourrait supplanter (Glucksmann ?).

Je regardais ce jour Viktorovitch en pleine exaltation de sa peur de l’avènement d’un fascisme, qui lui émet l’idée que le but de la manœuvre c’est retrouver une majorité présidentielle en jouant sur les peurs. Ce qui me semble abscons par faute simplement de candidats macronistes. L’air de rien, le dernier remaniement a quand même dévoilé le manque d’enthousiasme pour un parti qui va porter longtemps la marque de ses choix impopulaires. En bref, à part des amateurs et des nouvelles têtes, peu de chance que des vieux briscards ou des prétendants sérieux participent à ce qui ne sera au mieux qu’un remake du Titanic en milieu urbain. Après, il y a peut-être une escouade de réserve que je ne vois pas venir, mais je n’y crois pas. Après (2), il n’y aura de victoire que dans des fiefs conquis depuis longtemps – dans une France dévastée économiquement, ce genre de territoire commence à se faire rare.

Il est quand même triste de voir certaines politiques effacées ou invisibilisées quand elles ne sont pas diabolisées. Je regardais des infographies du Monde hier, et j’ai été encore surpris de voir des catégories comme celle de « l’extrême-droite » englobant un peu tout et n’importe quoi. C’est là aussi qu’il faut constater à quel point il est difficile pour un observateur qui se veut objectif de réifier son indépendance de point de vue tout en acceptant, en validant, le logos d’une matrice qui déforme par sa nature systémique tout ce qu’elle désigne. Une fois encore, la liberté voire la révolution ne pourra se réaliser que par la contestation des mots et des idées, par dans le jonglage qu’est devenu, de nos jours, l’exercice politique comme analytique.

Bonne journée (je suis à la bourre).

Les limites du narratif

Quelle période folle ! Beaucoup d’entre nous ne perçoivent pas ce qui se passe mais nous vivons tout simplement la fin lente mais certaine d’une manière, d’une méthode, d’une stratégie, de présenter les choses, d’arranger les faits, en bref de substituer un narratif plus ou moins bien savamment construit en lieu et place du réel.

Alors oui, le « réel » est une chose très floue, un concept comme un autre, car du fait de notre subjectivité, nous sommes tous les otages de notre perception du monde, et ce qui nous relie ce sont bien le canevas des croyances et des conventions que nous partageons. Il y a quelque chose de fascinant de constater à quelle point les humains croient en des artefacts aussi éthérés que les nations ou en certaines idées encore plus floues comme peuvent l’être la démocratie ou la liberté. Mais finalement, vivre n’est-ce pas pour chacun d’entre nous de tenter de donner du sens, d’adopter des croyances, pour s’y raccrocher tout au long du parcours de vie ? Toujours, je serai condamné au terrible constat qui m’a frappé alors que j’avais tout juste 7 ans : rien n’a de sens… Il ne reste donc qu’à tenter d’en donner, même si parfois le tentation de céder à l’acceptation de l’impermanence menace (à ne pas confondre avec la menace de l’incontinence qui pèse sur chacun d’entre nous à plus ou moins longue échéance).

A l’évidence, les orfèvres de la manipulation des masses ont bien compris combien la puissance médiatique était, par exemple, un levier terrible pour influer sur nos perceptions. Tous les jours, je constate combien l’agenda médiatique répond à des intérêts bien précis et surtout bien privés, et comme tout est orchestré pour influencer et non pour informer. Ah, les sondages ! C’est délirant comme ces pseudos méthodes d’estimation d’une opinion qui serait « publique » ont pris une place prépondérante dans la discussion médiatique. Ou, comment des échantillons peuvent prétendre refléter l’incroyable hétérogénéité d’un peuple désigné avec emphase par leur nationalité : les fameux « français ». Les sophistes en abusent par ailleurs : « j’ai rencontré les français », « tous les français veulent », « ce qui intéresse les français », et j’en passe ! Toujours ça tourne au jeu de rôle du représentant suprême dont l’oreille fabuleuse aurait réussi à saisir le son pourtant complexe d’une masse de 68 millions d’âme pour en restituer la substantifique essence. Personnellement, et bien que je me sente profondément français, jamais ces gens là n’évoque mon opinion ou mes idées. Nous devons être peu à les avoir, mes opinions, donc elles sont dissoutes dans la dense fusion des millions d »autres, contradictoires, dans un processus finalement démocratique où la majorité l’emporte sur le reste. Ben c’est pas joli joli ce mélange de haine et d’intolérance, cette volonté sourde de toujours désigner des êtres creux comme ses maîtres, pardon, ses représentants. Sans rire.

Tout ça n’est qu’artifice, et pourtant, jamais les sondages n’auront autant servi de pavés pour préparer le chemin de nos votes, quitte à en faire des tonnes et surtout quitte à dévoiler à quelle point tout ça n’est qu’imposture et escroquerie.

La France va mal, et ça ne va pas s’arranger. En fait, ça ne peut simplement pas s’arranger. Il n’est pas possible de faire son bonheur sur la misère des autres, et c’est pourtant le choix qui a été complaisamment et consciemment fait par une certaine classe sociale qui s’est abandonnée totalement aux gains que lui a promis puis apporté une idéologie néo/ultra/libérale, et surtout très immorale, de l’économie. Nous sortons de plus de quinze ans de délire monétaire, nous sommes à la fin d’un chemin comme le seraient des héros d’un conte juste avant sa conclusion (ce serait plutôt du Andersen pour le coup). Et la tactique pathétique d’user encore et encore de boucs émissaires caractérisés par leur insigne faiblesse pour faire diversion et surtout canaliser la rancœur et la rancune ne sera plus salutaire. Il y a quelque chose de fascinant, encore une fois, à entendre les éditorialistes et autres analystes déplorer que la nouvelle réforme du chômage visent encore ceux qui recherchent un emploi avec comme dessein de les motiver à accepter les royales 350 000 offres qui seraient tout simplement boudées par des armées de profiteurs qui vivraient dans une insouciante farniente. Il faut que le dormeur se réveille : cette réforme ne vise absolument pas les chômeurs (dont ce pays et ses représentants s’en foutent très complaisamment), mais ceux qui sont salariés et qui pourraient, dans un proche avenir, perdre leur travail. C’est une réforme serre-les-fesses sponsorisée par ceux qui vont encore te vendre une énième assurance pour commuer la peine. Tu frappes tant que la victime est sidérée, pourquoi s’arrêter en si bon massacre ?

Les motivations de ces exactions politiques, de ces décisions aussi brutales que foncièrement cruelles et injustes (les cotisations restant les mêmes), sont à chercher dans un désir d’installer un ordre social qui, comme je l’ai écrit à maintes reprises ces dernières années, n’ambitionne qu’à revenir à une féodalisation notamment dans les rapports sociaux. Il y a la conscience d’une minorité qui possède et qui souhaite tout mettre en oeuvre pour forclore tout idée même de contestation ou de rébellion. Ce qui est pourtant à la fois une insigne preuve de stupidité comme un terrible aveu d’une crainte profonde. Toute notre économie est à présent artificielle, tout obéit à un narratif qui tremble devant les coups de boutoirs d’un réel que les agences de notation ne représentent absolument pas, faisant partie du problème, mais qu’elles annoncent quand même à bas bruit. Un mélange entre un requiem et une musique militaire, rien de gai là-dedans, c’est clair.

Entre ceux qui prétendent que la dette c’est pas grave et ceux qui gravement annonce l’effondrement, il y a de quoi se poser des questions. La vérité, encore une fois, est entre ces deux eaux. Oui, une dette en soi n’est jamais grave tant qu’on a les moyens de la rembourser. Oui, une dette est grave quand on a pas manière ou moyen de générer ce qui est dû et encore moins quand il n’y a plus de cash dans la poche. Ce qui est terrible, c’est que ce sont ceux qui ont fait exploser les compteurs qui ont œuvré à dévaster les moyens de s’en sortir. Incompétence ? Stupidité notoire ? Très haute trahison ? Corruption systémique prévalant sur la raison la plus élémentaire ? J’ai tenté d’expliquer au début du « quoi qu’il en coûte » la roublardise de la manœuvre. J’usais alors de la métaphore de l’argent pris dans ma poche, dont on me redonnait avec magnanimité une toute petite part en me disant qu’on m’avait dès lors sauvé de la ruine. J’ai pris conscience alors combien ces questions logiquement économiques ne parlent qu’à trop peu de personnes. Nous sommes un peuple, nous « les français », qui a été soigneusement déséduqué. Biberonné avec des mots comme la démocratie, la République, la Liberté, la fraternité, qui auront été vidés de leur sens réel pour ne représenter qu’un mode de vie consumériste et faussement idéal.

Très naïvement, j’ai pensé au début de la crise du COVID qui demeure un grand moment en soi, un traumatisme illustrant combien toute crise est source d’opportunités pour certains systèmes prédateurs, que c’était l’occasion de mettre un frein à l’hubrys avec l’accord et la concertation de tous. Le choix de l’argent magique, délirant de la part de celui qui s’en était défendu, aura défoncé les derniers bastions de ma candeur. Je n’ai pas la prétention de détenir la vérité parfaite, je me suis donc demandé si le choix se révélerait payant, à la longue. Si j’avais tort, si la corruption systémique n’était pas aussi terrible que je l’estimais. A l’arrivée, j’avais bel et bien tort, cette corruption, véritable rapacité organisée, est encore bien pire que je l’avais envisagé. Encore une fois, la volonté de parasitisme jusqu’à tuer l’organisme nourricier a démontré la névrose, c’est bien le mot, d’une minorité qui n’en a absolument rien à foutre de l’intérêt général.

Nous sommes entrés dans une période fascinante qui va voir s’affronter deux blocs, ceux qui possèdent et ceux qui sont exploités. Je ne fais pas ici dans la finesse, surtout que dans un proche avenir il est prévisible que ceux qui possèdent, surtout pas grand chose, soient exploités (coucou l’épargne, coucou les résidences secondaires !) mais comme toute possession n’est en soi qu’une croyance partagée et acceptée, le contrat va être pour les générations futures d’accepter d’être spoliées des richesses dont la jouissance est déterminée par la très relative légitimité de l’antécédence. Planter un drapeau avec « preums » ne suffit pas. Il faut aussi que celui qui arrive juste après accepte tout ce que le principe impose. Cette société de l’exploitation ne tient que par ça : la soumission à une prétention qui n’est en vérité que ça. Si encore, il y avait une sorte de répartition, une sorte de justice qui empêcherait les abus de l’accaparement, qui permettrait à chacun, raisonnablement, d’avoir son petit bout à soi, il serait possible d’imaginer que les choses s’améliorent. Mais non. Un peu de concentration, beaucoup de concentration : nos PME le sentent bien passer actuellement. Il en est ainsi des marchés qu’ils se partagent tant que tu as les coudes pour t’y promener : dès qu’on te coupe les bras, c’est déjà plus difficile.

Qu’arrive-t-il à un pays qui ne produit plus de richesses matérielles et concrètes pour se consacrer à l’abus de processus rentiers qui vampirisent les flux monétaires plutôt que les irriguer ? Qu’arrive-t-il à un pays qui est consciencieusement pillé et plombé par ce qu’il serait honnête de déterminer comme une véritable guerre économique, à bas bruit ? L’austérité et la rigueur sont encore deux beaux syllogismes qui sont agités comme des solutions à ce qui ne serait qu’un problème budgétaire, gestionnaire, alors qu’en vérité il n’est pas possible d’attendre de récolte d’une terre qui aura été méticuleusement pillée puis stérilisée.

Il y a de la panique, il y a une sorte d’hébétement, chez une élite qui constate que tout leur échappe. Il y a eu, un temps, de l’euphorie à voir comme il était facile d’influencer les candides, les naïfs, les stupides, les mous comme les apathiques (un vrai tour de passe passe). Il y a une fascination emprunte de dégoût en voyant les mêmes oser ne plus penser, ne plus agir, comme il est entendu, en promettant d’aller voter pour la bête immonde. Les médias réduits à des caisses de résonance jouent le jeu, tandis que leur crédibilité est mise à l’épreuve avec dureté. L’idée de la collaboration, la vilaine, revient dans nos psychés trop habituées à ne réagir et à ne penser qu’avec la parallèle de la seconde guerre mondiale. Beaucoup d’observateurs un brin sagaces osent remarquer qu’en France le travail n’a pas été bien fait, au moment où il fallait faire la part des choses, déterminer la responsabilité de certains, veiller à empêcher le retour de certains hubrys. Demain, nous allons fêter le Débarquement, l’opération Overlord en langage codé, traduction : Suzerain. 70 ans plus tard, devant ce qu’il reste de notre pays, est-il préférable d’avoir peur d’être traité de complotiste ou de con tout court pour ne pas constater ce que nous sommes devenus ?

Personnellement, je suis très impatient de voir les résultats de prochaines élections européennes pour voir si les pythies sondagières auront délivré de bons oracles ou encore réalisé un travail de bluff et de persuasion efficace avec le médiatique nudge marketing qui veut que je n’ai pas encore reçu, à trois jours du début du scrutin, les professions de foi. Jamais l’invisibilisation très volontaire, la théâtralisation, le déni démocratique, la validation ploutocratique (t’as pas d’argent t’existe pas) n’auront été aussi manifeste pour réduire le choix à ce qui n’est qu’un janus politique, à la fibre très clientéliste : la Majorité et RN. En alternative, impossible à totalement invisibiliser pour faute d’une popularité encore vive (reste la décrédibilisation et la diabolisation), la Gauche à la dérive avec un PS vestige et incarnation de ce qu’il aura toujours été, soit une gauche de classe moyenne ; et la LFI, honorable dans ses indignations mais dans le fond peu révolutionnaire avec une illusion de la réforme (encore) et l’idée saugrenue de pouvoir dompter la technocratie européenne (vu les affaires de corruption qui ont eu peu d’écho, ça promet). Pour le reste, une armée des ombres, qui à la manière des résistants de la seconde guerre, sont cachés et peu audibles (s’il venait à certain d’épouser leurs idées). Cependant, c’est bien dans ces volontés farouches que se trouvent peut-être notre salut, notamment avec le courant souverainiste, de gauche comme de droite, qui rêve d’une résistance à la déliquescence. Chiche que « souverainiste » remplace bientôt complotiste ?

Je suis quasiment sûr qu’il y aura un vote sanction, mais j’ai l’audace de penser que cette fois ce sera surtout la dénonciation d’une classe sociale déconnectée des besoins et des souffrances de ce qui compose l’essentiel du peuple. Si c’est le RN qui emporte la mise, comme tous les sondages l’annonce, ça permettra de faire la clarté sur le positionnement d’un parti qui reste purement réactionnaire avec la fragilité de n’avoir absolument aucune colonne vertébrale idéologique (le racisme suspecté n’en étant pas une). Que se passera-t-il du coté de la gauche ? Le travail médiatique va-t-il réussir à diaboliser et donc punir le bloc radical (LFI) en faisant qu’une gauche de droite nous refasse du hollandisme ? Ou au contraire, va-t-on assister à un rejet de cette vision née dans une France à la centralisation toujours et encore coupable avec un vote massif de ceux qui croient en l’universalisme et les vieilles idées marxistes ?

J’aimerais que plein de petites listes parviennent à placer des représentants. J’aimerais que toute la superficialité d’un système démocratique apparaisse avec la conscience d’une spoliation par ce qu’il serait commun de désigner comme une aristocratie technocratique (kratos kratos). Mais je suis aussi maintenant trop habitué à constater que notre peuple s’est résigné ou s’est converti aux fausses idoles en espérant, pour certains, en récupérer quelques miettes. Quoi qu’il arrive, quelque chose se passe. Un très grand et profond changement. Pas forcément une révolution, mais pour que celle-ci advienne, il faut toujours une phase de chaos, nécessaire pour se substituer à l’apathie tétanisante. On y va, tant bien que mal (enfin plutôt mal) et ça ne sera certainement pas une partie de plaisir, car personne ne sera épargné.