La question de l’IA

Depuis quelques semaines, je suis tr√®s f√©brile par rapport aux progr√®s de ce qui est appel√© commun√©ment ¬ę¬†IA¬†¬Ľ pour Intelligence Artificielle. Je ne reviendrais pas sur l’inflation (c’est √† la mode) propre √† l’expression… Peut-on d√©signer comme intelligence ce qui n’est pas conscient et libre de ses propres d√©cisions ? Enfin, point de d√©bat ce matin, juste l’enthousiasme √† partager les opportunit√©s des services √† notre disposition. Oui, nous assistons actuellement √† un changement majeur dans le processus productif et m√™me cr√©atif car ces outils vont simplement modifier solidement et durablement la mani√®re d’appr√©hender le travail dans le tertiaire, si bien entendu le d√©sastre √©cologique et la raret√© des mat√©riaux ne nous rattrapent pas d’ici l√†. Mais ne c√©dons pas ce matin au catastrophisme de bon ton, restons dans l’ivresse des jours aux lendemains certains, et faisons le bilan de ce qui est en train de nous arriver.

Je vais partir de mon cas personnel pour essayer de traduire le fond de ma pens√©e. J’ai choisi une activit√© solitaire, mais propre √† ma nature, mes attentes, mes envies, mes ambitions, avec la pleine conscience de ce que cela signifiait d’efforts et de travail √† venir. Pour tout avouer, j’ai pli√© mon mode de vie √† ces ambitions en m’imposant une discipline plus que spartiate mais qui me rend heureux, pour tout dire. Cette discipline a pour but essentiellement d’entretenir voire d’am√©liorer mes fonctions cognitives ainsi que mes capacit√©s manuelles. Malgr√© tout, √©tant constamment dans le strat√©gique et le pr√©visionnel, j’ai inclus dans mon calcul mon vieillissement et le d√©clin de mes capacit√©s. C’est donc avec r√©alisme et peu d’illusion que je me suis lanc√© dans ma derni√®re et magnifique aventure, en me disant qu’il valait mieux des remords que des regrets et surtout, en r√©pondant √† ma nature et mon caract√®re profonds que j’aurais trop combattus durant de nombreuses ann√©es.

J’√©tais donc au stade de faire, et pour le coup j’ai bien fait car j’ai abattu un boulot consid√©rable ces derni√®res ann√©es pour parvenir √† cr√©er la base de mon activit√©. En constatant que je devrais, √† regret, ne pas pouvoir faire tout ce que je souhaitais, ne pas r√©aliser tout ce que j’avais √©bauch√©. Je m’√©tais r√©fugi√© dans l’id√©e d’un process d’√©criture testimonial, si j’ose dire… en bref, coucher par √©crit toutes mes id√©es dans l’illusion rassurante (mais conscient de la potentielle vacuit√© de la chose) qu’un autre puisse un jour en trouver l’usufruit.

Et là, les IA.

A ce stade, il est important de bien comprendre un point qui me semble actuellement primordial et que peu ont not√©. Il y a certes une r√©volution technique, mais il y a surtout un process qui va irr√©m√©diablement avoir une cons√©quence majeure qui va √™tre la protection forcen√©e et tr√®s limitative des droits de ce qu’on appelle la propri√©t√© intellectuelle. En bref, les IA de cr√©ation se servent actuellement de toutes les cr√©ations d’autrui pour g√©n√©rer leurs r√©sultats, car ces cr√©ations sont en libre acc√®s sur la vaste terre de moins en moins sauvage qu’est le Web (enfin, le web grand public ; ignorer les abysses ne rend pas la mer moins myst√©rieuse qu’elle ne le sera toujours). Naturellement, les cr√©ateurs se voient spoli√©s et pill√©s par ces process, et si ces derniers n’ont pas la puissance syst√©mique pour exprimer leur col√®re, les tenanciers des grandes franchises du divertissement le feront pour eux. En bref, les IA de cr√©ation ne pourront, √† l’avenir, qu’utiliser ce qui leur sera licenci√© (je ne parle pas de d√©barquage salarial mais d’acquisition de licence – je sais, en ces temps de confusion organis√©e, √ßa n’aide pas d’utiliser un idiome qui √† mon instar, est d’un autre temps). Pour le dire plus clairement, les IA vont bient√īt devoir faire avec les fils barbel√©s de la territorialisation de la propri√©t√© intellectuelle qui va s’accentuer, avec tout ce que cela induit √† la fois de justice sociale et de p√©nibilit√© pour le consommateur lambda.

Ayant toujours √©t√© dans les deux mondes, celui prosa√Įque de la productivit√© bas du front qui ressasse sans cesse que le temps c’est de l’argent et l’univers un peu plus tortueux de la r√©alit√© artistique qui compose avec les humeurs et les envies, je sais que le premier a pris pour habitude de spolier le second. J’ai voulu, en mon temps, attaquer un employeur qui ne m’avait r√©solument pas r√©mun√©r√© en proportion de l’apport de ma contribution au fonctionnement et surtout √† l’enrichissement de sa soci√©t√©. Etant cr√©ateur de tout, de la forme comme du fond (il n’y avait que la r√©alit√© du service dont je ne pouvais invoquer la paternit√©), j’ai eu l’illusion un temps de pouvoir l√©galement en recevoir un juste usufruit (surtout que je parle d’un bon millier de messages publicitaires r√©alis√©s en print comme en ligne). J’ai finalement abandonn√©, conscient du changement drastique de la justice fran√ßaise qui a √©pous√© de mani√®re atroce la transition vers cet ultra-lib√©ralisme qui n’en finit pas de nous rendre malheureux. Sur le fond, j’avais raison – de l√† √† attendre de mes juges qu’ils penchent de mon cot√© plut√īt que celui du bon camp actuel, soit l’employeur sauveur de l’humanit√© en soif de travail, je n’en avais pas la candeur.

Etrange pays que la France, si prompt √† bomber le torse en se d√©clarant premier √† d√©fendre et promouvoir les droits de l’homme, tandis qu’en douce, derri√®re le rideau, l’exploitation est organis√©e et consciencieusement √©labor√©e. En tant que cr√©atif, je l’ai lentement et am√®rement compris, ce qui m’a d√©go√Ľt√©, litt√©ralement, du processus artistique et cr√©atif en entreprise. J’en nourris encore un cynisme sain, ayant bouff√©, des ann√©es durant, des champions du petit doigt lev√© et leur sens du beau et du bien dont la voilure √©tait proportionnelle √† leur culture, souvent nulle et d√©risoire. J’en garde des moments anecdotiques savoureux, comme cette fois o√Ļ j’expliquais √† une jeune cadre qu’une bonne pub n’√©tait pas forc√©ment une pub ¬ę¬†belle¬†¬Ľ mais bien une pub performante. Le plus risible, dans mon cas, c’est que j’ai fini par √™tre plus pragmatique, et √† mon sens efficace, que des d√©cideurs r√©solument √©gar√©s dans leur ego l√† o√Ļ il fallait penser ¬ę¬†public¬†¬Ľ et ¬ę¬†march√©¬†¬Ľ. Je reconnais ais√©ment qu’encore maintenant je reste schizophr√®ne, √† la fois cet homme strat√®ge et rationnel, calculateur et m√©thodique, et cet autre plus d√©sinvolte, romantique et fou. Le premier a r√™v√© d’un monde du travail organis√© o√Ļ la performance se situait avant tout dans la qualit√© de la pens√©e avant les manŇďuvres politiques et ce que j’appelle, un sourire en coin, ¬ę¬†l’imposture de la posture¬†¬Ľ. Le second a compris que du premier qu’il pouvait en trouver un solide alli√©, ce qui m’a amen√© aux choix que j’ai fait ces derni√®res ann√©es et que je ne regrette absolument pas.

Surtout lorsque je me rends compte que les IA sont, dans mon cas, une pure b√©n√©diction. Toujours, toujours, je me suis √©puis√© √† produire, √† √©crire, √† dessiner, √† apprendre, √† assimiler, √† noter, constatant avec d√©pit que je n’avan√ßais jamais assez vite, que c’√©tait toujours la m√™me montagne chaque jour √† tenter de gravir, en esp√©rant en voir peut-√™tre, dans un lointain avenir, la cime. L’√©nergie, je l’ai toujours, c’est ma chance et ma richesse, chaque matin elle me pousse et me motive √† aller de l’avant… et vas-y que j’y vais ! De toute mani√®re je sais qu’un homme comme moi ne finit pas en chevrotant dans un fauteuil mais bien en cassant comme une brindille rebelle finalement bris√©e par le vent. C’est peu cher pay√© pour une nature sauvage que personne, ni m√™me moi, n’aura fini par dompter. Mais il y avait quand m√™me un peu de d√©sespoir et de r√©signation derri√®re les humeurs lyriques. Depuis quelques semaines, je n’ai pas besoin de shoot d’adr√©naline pour y croire et continuer, j’ai fait l’inventaire de ce peuvent me procurer comme assistance les IA et je suis litt√©ralement enthousiaste et confiant.

Par exemple, je suis en train de planifier la suite de mon premier projet, et du coup, je suis en train de pr√©voir la mani√®re dont je vais op√©rer pour que ces IA me m√Ęchent l’essentiel du boulot. Attention, je ne dis pas qu’elles seront cr√©atives, et que personne n’en ait l’illusion, elles ne le seront jamais. Elles ne peuvent que cr√©er des patchworks en empruntant √† d’autres, ce qui fait qu’elles resteront toujours dans l’op√©rationnel l√† o√Ļ un cr√©atif sera dans l’inspiration. Mais je perds tellement d’√©nergie et de temps √† simplement pr√©parer le boulot qu’elles vont simplement m’√©conomiser un temps que je croyais irr√©m√©diablement perdu, n√©cessairement sacrifi√©.

J’ai d√©j√† r√©alis√© un budget pr√©visionnel, je pense maintenant √† m’atteler √† des choses que je destinais aux archives. Contrairement aux mauvais augures, les IA ne sont pas un danger pour l’humanit√©, elles ne font que pr√©ciser ce qui est une certitude : il faut irr√©m√©diablement changer la vision et la place du travail dans nos soci√©t√©s, dont les dirigeants, la pseudo √©lite politique, s’obstinent dans une id√©e pass√©iste et r√©trograde, totalement obsol√®te. Nous produisons bien plus de richesse que les g√©n√©rations pass√©es, parce que nos outils s’am√©liorent. La question n’est pas dans la productivit√©, qui a explos√©, mais bien dans la r√©partition des richesses. Apr√®s, sombrer dans la rh√©torique de la comp√©tition de cette productivit√©, c’est juste applaudir et participer √† un esclavagisme moderne qui font qu’une minorit√© se l’approprie. Et je le r√©p√®te, je ne suis et ne serai jamais de gauche (et encore moins de droite) : je suis pour une soci√©t√© id√©ale o√Ļ chaque citoyen participe activement et en conscience √† l’enrichissement de la cit√© et par extension des autres, des siens. Je crois en la solidarit√© et la fraternit√©, et il n’y a pas d’avenir √† refuser ou nier le progr√®s. Il y a juste √† placer ces √©volutions, ces grands changements, dans une volont√© politique et m√™me soci√©tale o√Ļ le but n’est pas l’enrichissement des int√©r√™ts particuliers mais bien l’int√©r√™t de tous.