Désinvolte

En ces temps de révolutions tranquilles
Tellement de cris et de bruits qui cognent
Tous ceux qui vous le donnent en mille
Tout en s’en mettant plein les pognes

Y a jamais eu autant de belles paroles
Et de grosses vessies faisant lanternes
En très grandes pompes ça caracole
Dans un paysage de plus en plus terne

Restons désinvoltes
Pas la peine d’aborder
Ces histoires de révoltes
Y a plus qu’√† accorder
Le doux son de nos colts

En ces temps d’apocalypses lents
A l’horizon y a rien qui d√©boule
Tu peux continuer √† fermer l’rang
Sans redouter le petit coup’d’boule

Y en a tellement qui y croit dur
Comme fer que tout peut revenir
Alors que l’odeur sous la dorure
C’est ce qui reste de leur avenir

Restons désinvoltes
Pas la peine d’√©voquer
Ces besoins de récoltes
Y a qu’√† r√©voquer
Le commerce des biscottes

Y a que la Terre qui fait révolution
Petit slow au milieu des astres
Sans qu’aucune consid√©ration
Mesure l’√©tendue du d√©sastre

Les gens sont comme des météores
Perdus dans des courses folles
Agitant leur capes de matadors
Car dans le vent tout s’envole

Restons désinvoltes
Plus la peine d’imaginer
Ces fleurs qui virevoltent
Y a plus qu’√† accepter
La décharge à 100 00O volts.

¬ę¬†√©crit en attendant qu’arrive le bus de mon fils, traduisant mon √©tat d’esprit car je d√©teste attendre ;-}¬†¬Ľ

Désaturation

Je suis all√© voir le second volet de Dune de Denis Villeneuve, ne partageant pas l’enthousiasme aveugle de ma fille en trouvant le film tr√®s monochrome, d’une fadeur chromatique qui m’a pouss√© √† m’interroger sur la potentielle d√©liquescence des b√Ętonnets de mes yeux fatigu√©s. Une petite pens√©e pour une stagiaire que j’avais embauch√©, Cl√©mentine, qui m’avait interpell√© par rapport √† la psychologie appliqu√©e √† la communication. Nous avions convenu de r√©aliser certaines exp√©riences, et j’avais eu plaisir √† constater, √† mon grand dam, que certaines de ses assertions s’√©taient r√©v√©l√©es justes, comme cette fois quand, entre deux pubs, un simple changement de saturation sur un fond vert avait am√©lior√© le score d’une publicit√© en print. Elle avait pris le temps de m’expliquer, alors, que les gens entre 40 et 55 ans √©taient davantage s√©duits par des couleurs d√©satur√©es et autres tons pastels, ce qui s’√©tait r√©alis√© assez nettement. Oui, je sais, il n’est pas possible non plus de parler de r√©elle exp√©rience √©tablie dans des conditions pouvant r√©ifier une potentielle v√©rit√©, mais je pensais vraiment que la pub ferait un bide – au contraire, elle a m√™me un peu mieux march√© qu’√† l’ordinaire. Apr√®s, peut-√™tre que je voulais que Cl√©mentine ait raison, toujours dans une soif √©perdue de sens, j’avais peut-√™tre besoin alors d’en trouver dans des √©tudes et l’int√©r√™t d’une personne √† l’intellect aiguis√© qui ne se suffisait pas de son tr√®s personnel sens du beau et de ses petites convictions esth√©tiques. Les m√©tiers de l’image et de la communication demeurent une exp√©rience intime et puissante sur les affres de la mesquinerie bourgeoise que tout professionnel endure √† plus ou moins forte intensit√©.. Enfin, j’avais √©t√© √©duqu√© sur l’existence des b√Ętonnets et leur r√īle strat√©gique dans notre perception du monde.

Depuis Dune 2 (titre en soi assez comique), je teste ma vision en essayant de jauger si je souffre d’une in√©luctable d√©saturation. Mon salon √©tant une jungle de plantes vertes, mes petites ch√©ries, j’essaie de voir si les couleurs de leurs feuilles sont moins flamboyantes qu’√† l’ordinaire. Et c’est pour le coup tr√®s difficile d’avoir un avis tranch√© sur la question. Comme toujours, condamn√© √† l’enclos de la perception sans pouvoir changer vraiment de point de vue (au premier degr√©), je suis perplexe. Ce qui m’a pouss√© √† √©crire ce matin ce billet avec ce titre, car dans les faits je me demande si je ne vois pas le monde de plus en plus gris. La d√©saturation, chez moi, na√ģt peut-√™tre davantage d’une saturation. Le pire c’est que j’ai adopt√© un chat noir – heureusement que la nature a eu l’heureuse inspiration de le doter d’une paire de yeux √©meraudes qui ne cessent de m’√©merveiller √† chaque instant que je les croise !

Saturation √† cause de l’actualit√©. Apr√®s 50 ans de d√©sindustrialisation intensive pour cause de financiarisation abusive, notre pays conna√ģt le d√©clin in√©luctable d’une nation qui continue de vivre sa tranquille trahison politique. Saturation √† cause d’une l’id√©ologie naus√©abonde qui me fait subir chaque jour un sophisme triomphant. Saturation √† cause de tous les scandales qui √©maillent notre soci√©t√© dont la corruption est devenue une r√©alit√© syst√©mique. Saturation √† cause du climat belliciste qui fait qu’hier j’entendais un professionnel de la mort de masse s’enthousiasmer sur la place de la France dans le commerce de l’armement. Petite pens√©e pour cette news dans laquelle des enfants maniaient des faux fusils dot√© de t√©l√©phone leur permettant de conna√ģtre les joies du shooting en milieu urbain gr√Ęce √† la r√©alit√© augment√©e, concept aussi abscons que l’intelligence artificielle. Saturation, aussi, de l’escroquerie d’une s√©mantique marketing qui s’insinue dans chaque pore d’un langage contamin√© par l’ultra-lib√©ralisme triomphant.

Ma fille a ador√© Dune. En rentrant de la s√©ance, je n’ai pas pu m’emp√™cher de temp√©rer son enthousiasme avec cette affaire de colorim√©trie. Personnellement, je continue de penser qu’avec un poil plus de saturation dans ce d√©sert gris, l’image aurait gagn√© en t√©l√©g√©nie. J’ai toujours consid√©r√© cette inclination √† la d√©saturation et √† l’abus de pastellisation comme un travers d’un embourgeoisement que d√©voile l’ali√©nation de la convention. Ah ! Cette bonne vieille teinte taupe qui faisait les beaux jours des devantures de certains magasins √† la fin de la premi√®re d√©cade de notre second mill√©naire. Quelle horreur que ce bordeaux marronnasse qu’on m’aura impos√© tant de fois avec cet air faussement inspir√© qui dissimule gauchement un b√™te mim√©tisme social ! Oui, je sais, l’abus de couleurs psych√©d√©liques et survitamin√©es n’est pas non plus idoine. Soit. Mais entre les deux, n’y a-t-il pas un oasis dans lequel trouver une certaine et calme beaut√© ? La Joconde avec un peu moins de peps et √ßa deviendrait une grosse sauce de marrons noisettes qui ne ferait m√™me pas un bon ersatz de Nutella. Je ne parle m√™me pas de mon Delacroix ador√©… que serait le Romantisme sans cet √©clat fier de couleurs jet√©es comme des moments de col√®re ou d’humeurs prestement exalt√©s ?

Une fois encore, ce n’est que mon avis. Ma fille a ador√© Dune 2 et ses images ternes… ou alors elle a ador√© un film magnifique √† l’image subtilement sobre et √©l√©gante. Paradoxalement, je ne pouvais m’emp√™cher de penser au Petit Prince et aux dunes color√©es de Saint Exup√©ry. J’ai toujours consid√©r√© ce beau livre comme l’illustration d’un homme qui d√©crit la mort in√©luctable de son enfant int√©rieur. Peut-√™tre que j’essaie de prot√©ger le mien en le laissant dans son d√©sert color√©. Je deviens nostalgique des films de mon enfance, dans lesquels je revis une soci√©t√© toujours aussi bord√©lique mais qui transpire une envie, un d√©sir, que je ne retrouve pas dans la fr√©n√©sie suspecte des images d’aujourd’hui. Les couleurs sont vives, l’image transpire un naturel que les filtres d’aujourd’hui polluent un peu trop. En mati√®re artistique, l’artifice s’ensuit souvent de l’artificiel. L’abus de proc√©d√©s d√©voile une tentation de camoufler le prosa√Įque tant abhorr√©. La volont√© coupable de sublimer le banal en lui donnant la patine des clich√©s photographiques des magazines de mode.

Un truc qui me rassure quand m√™me… c’est que je les trouve bien vertes mes petites plantes. C’est peut-√™tre Dune 2 qui √©tait par trop d√©satur√© ? C’est sur cette note d’espoir f√©brile que j’ach√®verai mon billet du jour avec un clin d‚ÄôŇďil sur-bat√īnnemis√©.

La négation de la valeur ou la valeur de la négation

Je suis en train de benchmarker des solutions de paiements en ligne, mais d’un coup j’ai envie de revenir sur une vid√©o que j’ai vue sur Youtube ce We, sur la cha√ģne Elucid (que je vous conseille chaudement), avec comme invit√© Yohann Chapoutot. Un √©change passionnant que j’ai fortement appr√©ci√© pour la qualit√© des concepts et des id√©es d√©ploy√©s par YC. Souvent, quand j’essaie d’aborder la question de l’argent avec certains interlocuteurs, je tente toujours de rappeler que ce n’est qu’un moyen, un outil, dont la valeur ne se fonde que sur la croyance (ou l’adh√©sion) qu’il inspire. Et il y a eu ce moment, cette citation qui sert de titre √† ce billet, ¬ę¬†la n√©gation de la valeur est aussi une valeur de la n√©gation¬†¬Ľ. Bon, je ne pense pas que c’√©tait la formulation exacte, mais l’id√©e c’est que l’argent est effectivement un syst√®me de d√©signation de la valeur… qui devient absurde quand cette valeur n’est plus d√©termin√©e dans un processus naturel de circulation des biens mais l’objet m√™me, le but, du processus √©conomique. Comment expliquer la folie actuelle sans admettre le caract√®re proprement n√©vrotique de cette obsession, de ce f√©tichisme, autour de l’argent ?

Yohann Chapoutot fait ainsi le lien entre l’argent et le nihilisme, le premier servant de locomotive au second. Oui, c’est vrai, du moment que l’argent devient un ph√©nom√®ne qui s’affranchit des besoins pour devenir le sympt√īme d’une folie syst√©mique, il n’est pas faux de penser que l’argent devient le symbole m√™me d’un nihilisme qui ne poursuit aucun autre but qu’une perdition enfi√©vr√©e. Mais attention, l’id√©e n’est pas de nier l’int√©r√™t et l’importance de l’argent ; il reste un outil, un moyen, √† la fois utile et peut-√™tre irrempla√ßable dans une logique de fluidification et de facilitation des √©changes inter-humains. C’est juste qu’en amasser des montagnes, magiques ou sp√©culatives, ne cr√©e que des richesses artificielles qui √† la fois polluent et compliquent le r√©el.

Il y a actuellement un fr√©missement intellectuel, un d√©sir profond de changement, et je sens qu’une r√©flexion s’est ouverte sur la question de ce que doit √™tre nos soci√©t√©s humaines et surtout comment elles doivent, et comment elles ne doivent pas, fonctionner. C’est encourageant, m√™me si je sais que j’ai toujours l’enthousiasme facile. Il faudra encore du temps et beaucoup de souffrances et de drames avant qu’une volont√© de changement l’emporte sur l’apathie actuelle. Cette vid√©o de la cha√ģne Elucid et les propos tr√®s √©clairants de Yohann Chapoutot sont une base vivifiante qu’il faudrait donner √† √©tudier (√† dig√©rer ?) √† tous ceux qui essaient de comprendre le monde r√©el, qui ne souhaitent plus se contenter du narratif qu’on leur a inflig√© depuis leur enfance, les emprisonnant dans un monde de chim√®res qui les contient plus fortement que des barreaux bien r√©els d’une prison.

Si tu dis √† un homme qu’il est libre, c’est la meilleure mani√®re de l’ali√©ner, le temps qu’il comprenne la supercherie derri√®re une affirmation qui demande √† √™tre interrog√©e avant d’√™tre consciemment accept√©e.

L’√©mission sur Youtube, les derniers des hommes, le temps qu’elle restera sur ce r√©seau social, je sais qu’au fil du temps, les liens des billets pass√©s disparaissent au rythme lent mais in√©luctable de leur effacement, pour cause d’abandon des sites ou des cha√ģnes. De la r√©alit√© d’un internet qui semble √©ternel mais qui ne peut exister que dans un intense et perp√©tuel recommencement… balayant le pass√© obsol√®te au rythme fr√©n√©tiques des avanc√©es de la technologie digitale.

Le chaos avant quoi ?

Terrible √©poque que nous vivons, un monde en changement, un monde en √©bullition avec la sensation d’un √©croulement que d√©guise de plus en plus difficilement un monde m√©diatique semblant d√©connect√© de la r√©alit√©. J’ai √©norm√©ment de boulot donc je passe mon temps √† g√©rer des micro probl√©matiques mais hier ma fille me demandait pourquoi je n’√©crirais pas un bouquin sur un des nombreux sujets qui me passionnent. Soit, je pourrais, je peux, mais c’est paradoxalement sur le sujet du langage que je souhaiterais m’appesantir. Nous sommes dans un processus manipulatoire tellement g√©n√©ralis√© que √ßa ne cesse de me fasciner, tout en me r√©vulsant, √©videmment. Il faut dire que nous subissons des abus d√©clamatoires, incantatoires, qui √† la fois d√©noncent l’imposture et r√©v√®lent l’impunit√©. Tout a √©t√© organis√© pour maximiser notre impuissance, gr√Ęce au moteur de notre adh√©sion tacite ou involontaire. Par exemple, l’invitation au dialogue qui n’est plus, depuis des d√©cennies, qu’une m√©thode pratique pour d√©samorcer les potentielles crises. Nous sommes devenus, je parle de la France, un peuple bien √©duqu√©, bien √©lev√©, qui ne con√ßoit plus qu’agir en suivant des r√®gles, fussent-elles ineptes et injustes. Cette propension √† la soumission volontaire est pourtant un gage d’infamie pour ceux qui ont √©t√© √©lev√©s dans la gloire du passif r√©volutionnaire. Que restent-ils des gaulois r√©fractaires ? Ont-ils seulement exister ou ne sont-ils qu’une autre marotte symbolique qu’on nous r√©cite pour nous faire r√™ver d’un pass√© magnifique au lieu de nous laisser grandir en nous faisant affronter la dure r√©alit√© du pr√©sent ?

J’ai toujours eu la m√©lancolie d’√™tre un homme sans racines, pas que j’ignore les origines de mes parents et le parcours de mes anc√™tres, mais je suis le fils d’un homme parfaitement adapt√© √† cette soci√©t√© ¬ę¬†liquide¬†¬Ľ que nous vend en permanence le monde lib√©ral. Mon p√®re √©tait un homme brillant, capable et comp√©tent, et il a b√©n√©fici√© des avantages d’une √©bauche de m√©ritocratie qui a, un peu, exist√© durant les trente glorieuses, avant que nous vivions la phase actuelle qui consiste √† reprendre ce qui avait √©t√© durement conc√©d√©. J’ai donc beaucoup boug√© dans mon enfance, j’ai tent√© de suivre un peu les traces du papa √† l’√Ęge adulte, mim√©tisme oblige et illusions inflige, avec toujours la sensation de n’avoir que la construction personnelle comme √©laboration de mon identit√©. Il me revient une anecdote cocasse et cruelle qui d√©montre en la mati√®re l’absence d’instinct paternel de mon auguste patriarche. J’avais, √† la fin de l’adolescence, le r√©flexe d’indiquer que j’√©tais bourguignon quand on me demandait mes origines, d’o√Ļ je venais… simplement parce que j’avais v√©cu quelques ann√©es √† M√Ęcon, et que j’y avais √©t√© tr√®s heureux. J’avais aim√© les paysages magnifiques du Mac√īnnais, j’avais aim√© les gens, notamment dans les villages, accueillants et g√©n√©reux, j’avais envie de m’attacher, de me rattacher √† cette partie du peuple que je sentais bienveillante et courageuse. Un jour, alors que mes parents re√ßoivent ceux de ma compagne d’alors, le p√®re dit au mien que je suis donc bourguignon, ce qui est balay√© par mon g√©niteur dans un rire √† la fois plein de cynisme et de sarcasme. Cette d√©n√©gation m’aura beaucoup marqu√©, comme une sorte d’anath√®me qui m’envoyait la r√©alit√© en lieu et place du petit arrangement que je voulais faire avec les faits. J’√©tais d√©finitivement condamn√© √† n’√™tre qu’un homme sans racines ni attaches, j’√©tais condamn√© √† √™tre ce nomade moderne qui fait du monde entier son refuge et son foyer. En bref, j’√©tais destin√© √† n’√™tre qu’un individu de plus et √† m’en faire √† la fois la raison mais aussi la conviction.

Etre un simple individu vous oblige √† deux choses principales, contraires et violentes. Vous ne pouvez √™tre que celui que vous devenez et pas celui qui vient de quelque part. Il n’y a pas de pass√©, pas de m√©lancolie, il n’y a que la route qui se pr√©sente devant vous, √† parcourir, jusqu’au bout. Enfin, vous obtenez la force morale de celui qui n’a rien √† perdre que ce qu’il est vraiment. Ce qui entra√ģne la cr√©ation d’un surmoi monstrueux qui vous dicte, jour apr√®s jour, sa longue liste d’obligations morales et intellectuelles qui vous imposent une mani√®re d’√™tre camouflant la r√©alit√© d’une survie. Je suis devenu l’homme que je voulais √™tre, mais je constate que le monde qu’on me propose n’est qu’un vaste enfer √† ciel ouvert. Je n’ai pas √† m’en plaindre par rapport √† mes cong√©n√®res, liquide par d√©cision parentale, je suis donc habitu√© √† m’adapter et √† survivre quelles que soient les √©preuves, la fameuse r√©silience qu’on nous rab√Ęche pour nous faire toujours plier davantage. Surtout, je me suis arm√© intellectuellement et culturellement pour affronter ce monde… j’y tra√ģne souvent comme un carnassier dissimulant ses dents, car je sais que nous ne sommes plus en terrain neutre. La brutalit√© est partout, la violence l√©gale comme sociale une triste r√©alit√©, il faut donc en permanence √™tre pr√™t √† rendre ce qu’on vous donne sans h√©sitation ni faiblesse.

Il y a deux jours, mes enfants m’ont fait une magnifique d√©claration d’amour, qui m’a touch√© car je ne voulais pas, je n’escomptais pas, d’√™tre p√®re. Ils me t√©moignent la reconnaissance de leur avoir donn√© certaines armes pour s’adapter √† la vie √† venir, surtout ils peuvent juger √† pr√©sent de la valeur des avertissements et des √©clairages que j’ai tent√© constamment de leur donner, au gr√© du temps et de leur croissance. J’ai appris il y a longtemps que l’art de la paternit√© consiste surtout √† ne pas d√©former un enfant avec son petit ego mais bien veiller √† ce qu’il puisse grandir et √©voluer en suivant sa propre route. Ce n’√©tait pas √©vident de les encourager √† devenir des citoyens tout en leur apprenant la d√©fiance envers tout syst√®me qui vous contraint et vous oblige. Je sais combien il est difficile de vivre sans illusion, pourtant c’est la condition pour ne pas s’y perdre. Le monde d’aujourd’hui est un monde dont les chim√®res ne deviennent plus que de p√Ęles silhouettes qui ne convainquent plus personne. C’est √† la fois abominable et n√©cessaire. Nous arrivons dans une p√©riode de chaos qui d√©bouchera sur un nouveau paradigme, qui ne sera d’ailleurs qu’un syst√®me aussi temporaire que terrible. Comme si l’humanit√© ne pouvait que toujours subir et endurer ce cycle entre d√©sir de justice et √©crasement par l’injustice. Douze mille ans que l’homme se r√™ve et s’invente pour toujours en arriver √† ces d√©s√©quilibres flagrants, il y a tout de m√™me la sensation, personnelle, d’une absurdit√© propre √† la nature humaine, in√©luctablement contamin√©e par sa tendance √† la n√©vrose d√©complex√©e.

M√™me si je ne suis pas aussi vieux que √ßa, je sais que je suis davantage vers la fin qu’au d√©but, et je sais qu’il y aura de nombreux combats √† mener √† l’avenir. Je me pose la question de les mener ou pas, en compagnie des g√©n√©rations futures qui vont payer durement tous ces mauvais choix, cet √©gotisme d√©g√©n√©r√© qui d√©truit la nature et nous empoisonne tant le corps que l’esprit. Si je dois √©crire, ce sera pour tenter d’√©clairer ceux qui veulent √™tre libres, car je crois toujours que tout est affaire de choix. Et √† pr√©sent, tout est √† faire ou √† refaire, aussi. Etre sans racine m’a aussi inculqu√© √ßa : quand rien n’a de sens, √† toi d’en cr√©er, √† toi d’en donner. Lib√©r√© des carcans des obligations de ceux qui ne songent qu’√† accaparer √† ton d√©triment, garde en t√™te que ce monde n’appartient √† personne : nul n’a le droit de cr√©er son bonheur en privant un autre du sien.

La r√®gle morale simple que j’ai inculqu√© √† mes enfants alors qu’ils √©taient tout petits : tenter d’agir toujours avec bienveillance, en √©tant capable d’estimer la polarit√© de ses actions. Simplement, quand tu agis, si cela provoque de la souffrance chez autrui, c’est mal, quoi que tu te dises ou quoi que tu essaies de justifier. Il est plus que compliqu√©, naturellement, de toujours agir sans provoquer du tort… mais il convient d’en avoir la conscience et de ne pas en rejeter la responsabilit√©. Le chaos que nous vivons actuellement est la simple cons√©quence de la perdition morale qui caract√©rise un monde ultra-lib√©rale qui d√©guise constamment les faits aux d√©triments des √™tres. Il est important, plus que jamais, de revenir √† une v√©ritable justice sociale qui ne peut, par ailleurs, plus √™tre imagin√©e ou voulue √† la dimension d’une nation, mais bien √† celle d’une plan√®te. Plus que jamais, la France non en tant que petit pays cocardier mais bien en tant qu’id√©e d’un humanisme puissant a un r√īle √† jouer.

Non, pas cette France d’aujourd’hui, l’autre. Celle qu’il convient de ressusciter avant qu’elle ne soit plus qu’un r√™ve, une triste et d√©c√©d√©e chim√®re.

De retour

Le souci quand on a plusieurs sites avec WordPress c’est qu’une mise √† jour Php pour l’un d’entre eux peut engendrer maints d√©boires pour les autres. Ce fut le cas pour Arcticdreamer.fr qui a souffert de mon agenda tr√®s charg√©. Ce matin, j’ai pris le temps de faire les choses, en attendant de les faire bien, c’est pour cela qu’il n’y a pas vraiment de mise en page, j’ai install√© un th√®me rapido et hop, tournez man√®ge !

Apr√®s, ce n’est pas comme si j’en avais √† faire de ce site, c’est davantage une exp√©rience personnelle que je poursuis car je suis un peu comme √ßa, j’ai du mal √† d√©truire ce qui a pris du temps et de l’attention. Mais bon, quand je relis ce que j’√©crivais il y a 11 ans et l’√©cart plus que gigantesque avec l’homme que je suis √† pr√©sent, j’ai comme toujours l’impression qu’il n’y a aucun mal √† effacer ce qui a √©t√© pour aller de l’avant, et au moins ne pas faire peser sur le pr√©sent les chim√®res/croyances/illusions d’hier. Au niveau sociologique c’est tout de m√™me int√©ressant de me pencher sur le fant√īme de ma personne pass√©e, en cela les billets de ce site sont int√©ressants car le clich√© d’une √©poque dont je serais le petit n√©gatif. Qui sait, peut-√™tre qu’arcticdreamer.fr √©voluera vers autre chose √† terme, j’ai toujours eu envie d’√©crire une suite au roman de Shelley avec sa cr√©ature fascinante ?

De l√† me frappe une mise en abyme, avec l’id√©e de n’√™tre que la cr√©ature d’un moi int√©rieur qui me manipulerait telle une marionnette ! Allez, j’arr√™te la d√©connade, bonne journ√©e ūüôā !

Le chat

Clin d‚ÄôŇďil avec un beau po√®me de Baudelaire qui me fait sourire en ce d√©but d’ann√©e 2024 !

A ma petite Ga√Įa, mon petit rayon de soleil tout noir !

Viens, mon beau chat, sur mon cŇďur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

La première des révolutions à faire

Etant donn√© que je suis malade depuis une semaine √† cause de ma ch√®re fille qui fut un patient z√©ro consciencieux, je vais √©crire un peu en r√©action √† tout ce que je lis et regarde depuis quelques jours. Rien ne va plus, √ßa craque de partout, et quand je dis de partout, je parle du monde dans son ensemble. En pr√©cisant un peu cette g√©n√©ralit√© fallacieuse (comme toutes les g√©n√©ralit√©s le seront toujours), je parle du monde d√©mocratique. Actuellement, il y a un profond et puissant d√©sir de changement par rapport aux enjeux climatiques, aux enjeux √©conomiques, et surtout aux enjeux humains. C’est amusant comme constamment le vocabulaire politique se borne √† r√©p√©ter comme un mantra les m√™mes id√©es en oubliant qu’il n’y en a que deux qui comptent pour qu’une soci√©t√© puisse esp√©rer vivre en paix et en prosp√©rit√© : la justice et le bonheur.

De la justice, il y a tant √† dire… j’en ai fait l’exp√©rience, j’ai mesur√© le cynisme du syst√®me, encore un, j’ai compris quand m√™me que ce n’√©tait qu’un miroir aux alouettes de plus. Apr√®s, oui, comme dans d’autres corps, il ne faut pas non plus c√©der √† la misanthropie primaire, il y a encore et heureusement des gens de bien, honn√™tes et respectables… mais √©galement tant de compromission, tant d’impunit√© organis√©e. Il y a de cela quelques ann√©es, j’avais √©t√© choqu√©, sans trop comprendre pourquoi, par un simple mot dans un jugement qui m’avait fait l’effet d’une gifle et d’une sensible humiliation. Ce mot c’√©tait ¬ę¬†turpitude¬†¬Ľ, qui contenait ce que je peux identifier maintenant comme un vulgaire m√©pris de classe. A l’√©poque je croyais encore en la m√©ritocratie, car je suis un homme qui ne peut abandonner ses chim√®res sans se battre un peu, nature oblige. Maintenant je sais √† qui j’ai affaire, √† l’instinct sont venus s’adosser la sagesse et l’exp√©rience. Les griffes et les crocs sont toujours aff√Ľt√©s, sans non plus imaginer la victoire mais au moins de ne pas la laisser sans faire le plus de dommages possibles. Ma fille r√©cemment me disait que je n’√©tais plus le gentil papa de son enfance, ce qui me d√©sole mais en l’√©tat il n’est pas possible de constater comment tout a si mal tourn√© sans nourrir une saine et inspirante col√®re. Car la Justice a perdu sa majuscule, elle a √©t√© vulgaris√©e comme le reste, elle a √©t√© rendue utilitaire dans un engrenage productiviste qui a perverti la notion du bien. En bref, elle n’est souvent que la chose d’une ploutocratie qui abuse et abusera toujours du sophisme pour se jouer de tous ceux qui ne comprennent pas l’escroquerie du langage, dont la polys√©mie demeure une constante opportunit√©. L’exemple accablant de cette monstruosit√© morale que ponctue la sentence ¬ę¬†Responsable mais pas coupable¬†¬Ľ ne semble plus un scandale mais bien l’introduction sobre d’une d√©cadence dont personnellement je ne vois ni les limites ni les obstacles.

Du bonheur… il n’y a plus rien √† dire, √ßa ne sort jamais dans les d√©bats publiques ou m√©diatiques. Peut-√™tre parce que pour la majorit√©, le plaisir en est devenu le synonyme, la valeur d’√©change, la concr√©tisation. Du pouvoir de l’argent, ce dieu invisible et puissant dont les ap√ītres sont √† la fois z√©l√©s et inspir√©s. Parfois, quand je m’interroge sur la mani√®re de cr√©er une soci√©t√© parfaite, en imaginant repartir de z√©ro, je me dis que la premi√®re des lois serait de ne jamais permettre que ce moyen soit autre chose qu’une valeur d’√©change ancr√©e et limit√©e au r√©el. En ces temps o√Ļ l’inflation est un terme qui revient en permanence pour devenir une sorte de bouc-√©missaire invisible, √† la fois complexe et insaisissable, il y a pourtant de quoi comprendre ma r√©flexion. J’ai tent√© d’expliquer √† mes enfants, √† l’√©poque du ¬ę¬†quoi qu’il en co√Ľte¬†¬Ľ, le prix justement √† payer pour ce type de politique. R√©guli√®rement j’entends des √©conomistes de tout bord expliquer que la dette c’est √† la fois pas si grave et de toute mani√®re obligatoire dans un monde qui ne fonctionne qu’avec cette logique capitaliste qui veut que comme un saumon, il faut toujours que √ßa revienne √† la source. Parce que d’abord, si les gens riches le deviennent moins, alors √ßa ne peut que provoquer la fin du monde. Que les √©tats soient devenus complices de cette logique qui veut que les peuples soient utilis√©s comme de grosse masse laborieuse pour que quelques uns vivent dans une opulence qui est peut-√™tre la forme la plus extr√™me, subtile et v√©ritable d’une totale m√©diocrit√© √† la fois morale et intellectuelle est une sinistre v√©rit√©.

Ce matin j’√©coutais √† la radio qu’apr√®s la chasse aux pauvres et aux fain√©ants, il est maintenant question de s’attaquer √† tous ces travailleurs qui ne font rien pour r√©ussir alors que TOUT est fait pour ce but ultime. Comment construire une soci√©t√© o√Ļ le bonheur serait g√©n√©rale, serait une r√©alit√© collective, quand, de toute mani√®re, le principe est de construire sa richesse sur l’exploitation d’autrui ? Il y a de cela plus de trente ans, j’avais tent√© d’aborder la chose avec mes parents quand j’avais constat√© l’√©croulement du prix d’une t√©l√©vision. Quand j’√©tais gosse, la t√©l√©vision c’√©tait pour moi la divinit√© supr√™me au quotidien. J’allais m’agenouiller devant autant que je pouvais et tous les r√©cepteurs cognitifs en action, j’absorbais ce que sa douce lumi√®re me r√©v√©lait. La t√©l√©vision pour moi c’√©tait le substitut √† tous les manques que peuvent provoquer le d√©laissement… Je faisais souvent l’objet d’inqui√©tude ou de critique quand, au lieu d’aller jouer ¬ę¬†dehors¬†¬Ľ avec d’autres enfants, je pr√©f√©rais mater la suite des programmes des quelques cha√ģnes d’un service public qui tentait d’en offrir, d’en saupoudrer, un peu pour tout le monde, effort tr√®s louable en soi. Donc la premi√®re chose que j’ai per√ßu dans la valeur des choses, c’√©tait le prix d’un poste de t√©l√©vision. C’est simple, j’avais 6 ans, et une t√©l√© couleur c’√©tait pour moi autour de 10 000 francs, soit une fois et demi le salaire de base. En r√©sum√©, pour ma famille qui est partie vraiment de rien, c’√©tait √©norme, c’√©tait un privil√®ge qu’il fallait ch√®rement acquitter pour en obtenir l’acc√®s. A peine 10 ans plus tard, les prix ont commenc√© √† baisser pour n’√™tre plus qu’un d√©tail dans le budget. Alors, de nos jours, il est possible d’acheter une t√©l√© avec le m√™me ratio mais si le but n’est que d’avoir une t√©l√© √ßa se r√®gle pour moins cher qu’une semaine de courses pour une famille de quatre personnes. Pourquoi ? La technologie est-t-elle si avanc√©e qu’elle permette √† des choses si peu naturelles que des composants informatiques, que des mat√©riaux transform√©s, de co√Ľter finalement moins que des aliments cultiv√©s et b√™tement mis en boite ? Le co√Ľt de la main d’oeuvre, pardi, LE crit√®re qui obs√®de √† juste raison le capitaliste n√©vros√©. Et pour cause, le bonheur consum√©riste ne se base que l√† dessus : l’exploitation d’un autre, de sa force de travail r√©mun√©r√©e √† bas bruit, pour nous permettre le luxe et l’opulence. A pr√©sent nul n’ignore que la promesse a √©t√© depuis clairement d√©nonc√©e. Certains ont cru que √ßa n’√©tait encore que des histoires d’import/export, de p√©nurie, de surpopulation et de consommation dont les valeurs s’accroissent et se d√©placent tandis que l’occidentalisation du monde progresse. Mais plus concr√®tement, c’est juste que nous n’avons plus les moyens, comme avant, d’exploiter autrui, car les esclaves ont fini par comprendre que leurs ma√ģtres √©taient tout de m√™me de sacr√©s branquignolles. Des li√®vres atteints de turpitude pour rendre hommage, un peu, √† mes propres bourreaux.

Alors en ce moment, il y a une d√©sesp√©rance tranquille, le d√©sespoir lascif du quotidien difficile. Il faut que √ßa change, car √ßa ne marche pas, mais comme dans un couple o√Ļ l’√©mancipation de l’autre √©voque toujours l’amertume ou le risque d’une solitude √† venir, rien ne se passe sinon la constatation d’un temps qui passe et d’une routine qui sans cesse recommence. De la d√©mocratie, toujours ce mot, qui revient, comme si c’√©tait l√† que tout se jouait. Ce qui n’est pas faux, √† vrai dire (j’adore toujours jouxter les deux valeurs, c’est mon pu√©ril moment de manich√©isme primaire), c’est qu’effectivement tout est affaire de pouvoir. ¬ę¬†Pouvoir¬†¬Ľ. ¬ę¬†Kratos¬†¬Ľ. C’est amusant comme les mots nous enferment dans des mani√®re de penser le monde. Il est impensable, par exemple, d’imaginer un syst√®me politique sans utiliser ce radical. Car dans les soci√©t√©s humaines tout n’est finalement que le ph√©nom√®ne qui se r√©alise en permanence : l’expression d’un pouvoir sur un autre, sur des autres, afin qu’une soci√©t√© puisse se faire.

Je regrette qu’il ne soit pas possible que se fasse une r√©volution des id√©es qui passerait par une r√©volution du langage. Tous les d√©bats se perdent dans des logiques id√©ologiques et s√©mantiques l√† o√Ļ plus que jamais nous avons besoin de philosophie. D’introspection, d’abstraction, de mod√©lisation, d’analyses. La r√©alit√© que j’observe par les lucarnes modernes que sont les nouveaux m√©dias ne sont que temp√™tes d’√©motions et impasses sophistes. Une rage dans la prise de position, une constante intimation √† choisir un camps, √† condamner l’autre, avec une violence sous-jacente ou exacerb√©e qui m‚Äô√©cŇďure de plus en plus.

Il n’y a pas si longtemps, j’allais √©crire un commentaire sous une vid√©o qui parlait, justement, de r√©volution, avant finalement de l’effacer. Ecrire ici est un acte neutre, un acte √©gotiste qui n’est qu’un cri inaudible et accessoire. Ecrire ailleurs me donne √† pr√©sent la sensation d’√™tre le fou qui invite √† regarder le ciel au lieu de l’√©cran lumineux qui vous bousille lentement mais s√Ľrement vos jolis yeux avec sa lumi√®re bleue. Pourtant, je re√ßois en retour des remerciements pour mes contributions, mais ce n’est pas le but. Le but serait de constater un d√©sir de libert√© chez mes contemporains qui d√©j√† serait un immense signe d’esp√©rance. Je ne le vois plus, je ne vois que r√©signation et ent√™tement.

Je livrais √† ma fille, hier, le fruit de mes √©tats d’√Ęme. Je pense que nous ne pouvons qu’aller au bout de cette folie. Alors que les passions se d√©cha√ģnent sur la question des IA, jamais je n’aurais constat√© √† quel point l’esprit humain c√®de √† une forme de robotisation qui l’oblige, qui le condamne, √† un total d√©terminisme social. Chacun accepte son r√īle et les r√®gles du jeu, m√™me si ces derni√®res sont foutrement injustes.

La seule r√©volution qui compte c’est l’√©mancipation de cette mani√®re de voir la vie et d’imaginer le monde. Il faudrait abandonner le ¬ę¬†Kratos¬†¬Ľ pour passer √† ¬ę¬†l’Ethos¬†¬Ľ. Ne plus devoir obliger pour obtenir, mais ambitionner pour r√©aliser. La soci√©t√© des devoirs remplac√©e par celle d’une volont√© collective qui n’aurait pour but que vivre dans la paix et l’harmonie. Troquer l’id√©al vici√© de l’Europe par une belle Euthymie*, √ßa serait bien.

*Euthymie (source wikip√©dia) : L’euthymie (du grec eu, bien, heureux et thymia, l’√Ęme, le cŇďur) constitue le concept central des pens√©es morales de D√©mocrite qui la pr√©sente comme une disposition id√©ale de l’humeur correspondant √† une forme d’√©quanimit√©, d’affectivit√© calme et de constance relative des √©tats d’√Ęme.

Et le paradis blanc ?

Lorsque j’ai cr√©√© ce blog il y a maintenant plus de 10 ans (et oui), j’avais un tout autre √©tat d’esprit que celui qui m’anime √† l’heure d’aujourd’hui. Mais, mais, d√©j√†, il r√©pondait √† un instinct tr√®s ancr√© en moi, la conscience d’un absurde que Camus a si parfaitement d√©crit, et dont j’ai trouv√© l’√©cho romantique dans la tr√®s belle chanson de Michel Berger, ¬ę¬†Paradis blanc¬†¬Ľ. Le nom m√™me de ce blog faisait r√©f√©rence, sans se cacher, √† cette th√©matique de cet ailleurs loin de tout, loin des hommes surtout, o√Ļ le silence et la solitude deviennent un oasis salutaire pour se ressourcer, pour r√©fl√©chir, pour se poser un peu comme j’aime √† le dire tr√®s souvent.

La chanson de Berger débute ainsi :

Y’a tant de vagues et de fum√©e
Qu’on n’arrive plus √† distinguer
Le blanc du noir
Et l’√©nergie du d√©sespoir

Il n’y a pas si longtemps que √ßa j’ai tra√ģn√© en ligne pour voir s’il y avait des interpr√©tations inspir√©es de ce texte qui d√®s son commencement, affiche sa r√©elle th√©matique. Les divers commentateurs demeurent souvent dans un litt√©ralisme tr√®s simpliste qui me consterne toujours, car m√©canique et scolaire comme le ferait le robotique √©l√®ve dans un processus analythique qui pr√©f√®re la technique √† l’art… Aucun de m√©moire ne per√ßoit le d√©sespoir tranquille, ou la d√©sesp√©rance m√©lancolique, au choix, de Berger. Personne ne prend le temps de remonter le temps, de replacer l’artiste dans son parcours, dans l’histoire de sa propre vie… ¬ę¬†Paradis blanc¬†¬Ľ sort sur les ondes en 1990, deux avant la mort de l’artiste √† l’√Ęge de 45 ans. Pr√©monitoire, comme la chanson sublime et oubli√©e de Balavoine, ¬ę¬†Partir avant les miens¬†¬Ľ ? Ou, comme je le pense sans pouvoir l’√©tayer davantage, la trace d’une usure sensible sur une belle √Ęme, sur un noble esprit, qui aura cru aux grandes luttes, √† la Justice, √† ce bien qui na√ģt dans la soci√©t√© humaine pour s’√©tablir comme un but in√©luctable, comme une destin√©e √† accomplir ?

Le monde d’aujourd’hui est malheureusement la d√©nonciation de cette na√Įvet√© qu’il n’est plus possible de manifester, en partageant cette fausse croyance qu’est cet humanisme ben√™t, incapable de voir la r√©alit√© des horreurs qui d√©j√†, bien avant l’an 2000 et la course folle de l’ultra-lib√©ralisme, √©tait pourtant un fait incontestable difficile √† ignorer sans faire preuve d’une complaisance coupable. Je ne pr√©tendrais pas, √† mon √Ęge moyennement avanc√©, d’une conscience pr√©coce, d’un g√©nie moral qui m’aurait √©clair√© toute mon existence. J’avais la g√™ne, ces moments de clairvoyance, qui me faisaient voir les toiles d’araign√©es dans les soubassements de ma perception, de ma r√©ification du monde. Cette ironie qu’est la r√©alit√©, soit notre conception, notre confection personnelle, ce point de vue condamn√© √† rester celui, tel le gardien de prison de Michel Foucault, confortablement install√© dans sa tour panoptique, se retrouve embourb√© dans son spectacle direct, se limitant alors √† cette subdivision illusoire des r√īles, cet arrangement tr√®s factice que devient l’univers limit√© √† un p√©rim√®tre cognitif particuli√®rement restreint. J’avais des alarmes puissantes qui souvent m’emp√™chaient de sombrer dans la l√©thargie morale, les plus puissantes √©tant les horreurs de la seconde guerre mondiale, mais surtout les deux bombes atomiques am√©ricaines largu√©es sur des ¬ę¬†objectifs¬†¬Ľ civils. La diff√©rence notable entre les deux √©tant la diff√©rence de traitement : car la frappe nucl√©aire am√©ricaine est valid√©e par les livres d’Histoire, elle est cit√©e, accept√©e, peu discut√©e, adopt√©e comme une solution viable et justifi√©e, ce qui rajoute √† l’abomination un d√©go√Ľt et une indignation qui encore aujourd’hui me hantent chaque jour qui passe. Apr√®s, peut-√™tre que les livres d’Histoire d’aujourd’hui font le taf, je ne me r√©f√®re qu’√† mon exp√©rience d’√©colier… mais dans ce narratif qui chaque jour se veut tr√®s, trop, complaisant avec l’alli√© am√©ricain, je n’ai gu√®re d’espoir.

Des millions de juifs extermin√©s dans des conditions qui toujours me feront venir les larmes aux yeux est un crime contre l’humanit√©, sa d√©plorable, sa d√©testable, son horrible, quintessence. Mais 200 000 japonais atomis√©s ou rong√©s par les radiations c’est une performance dans l’abomination, dans l’efficacit√© mise en oeuvre dans l’horreur qui √† la fois me r√©volte et me sid√®re. Dans les livres d’Histoire, √† d√©faut de justice, impossible √† obtenir, il est trait√© avec s√©rieux et justesse du cas du peuple juif, une balafre sur le visage de moins en moins souriant de notre soci√©t√© ¬ę¬†europ√©enne¬†¬Ľ. Par contre jamais les actes de l’Oncle Sam ne sont consid√©r√©s comme des crimes contre l’humanit√©, m√™me ceux plus r√©cents qui ont eu lieu en Irak. Et pourtant, pour revenir √† Nagasaki et HIroshima, √† l’instar du conflit qui a lieu actuellement au proche Orient, il y a les m√™mes param√®tres : objectifs civils, violence barbare, d√©vastation, cruaut√©… gratuit√© m√™me quand on consid√®re, un instant, la situation du Japon quand les deux bombes font leur triste office. Nous avons donc, avec la Shoah un crime contre l’humanit√©, av√©r√©, reconnu, identifi√©, d√©plor√©, expliqu√©, clarifi√©… et pour les deux villes japonaises un acte de guerre qui en soi (car ¬ę¬†de guerre¬†¬Ľ) justifierait son horreur intrins√®que.

Souvent, quand j’essaie d’expliquer mon point de vue √† mes contemporains, si loin de mes vaines consid√©rations existentielles, je dis sommairement que le monde dans lequel je vis depuis mon enfance est celui o√Ļ on a balanc√© deux bombes atomiques sur des innocents de mani√®re totalement gratuite et cruelle. G√©n√©ralement, √ßa ne suscite qu’un int√©r√™t poli ou mieux, une indiff√©rence imm√©diate, un peu comme si quelqu’un d√©clare ne pas supporter les mouches, ce qui s’entend mais ni ne se discute ni ne m√©rite un semblant d’int√©r√™t. Et pourtant, et pourtant… de la discussion sur nos soci√©t√©s d√©mocratiques qui se veulent l’apex d’une √©volution syst√©mique progressant constamment dans la recherche du bonheur g√©n√©ral, ce point est essentiel. Ignorer l’horreur de Nagasaki et d’Hiroshima c’est construire sur un bourbier moral qui ne peut que ruiner la construction finale. C’est ignorer qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Je suis la discussion m√©diatique sur le conflit isra√©lo-palestinien avec une sid√©ration qui ne cesse de s’alimenter au fil des √©changes, au fil des questions, au fil des constats comme des indignations. Une sid√©ration qui tient davantage du d√©pit que de la stupeur… Un bel exemple, la lutte s√©mantico-morale sur la graduation, sur la hi√©rarchie entre le crime de guerre et l’acte terroriste. Oui, je sais, derri√®re ce fin distingo, l’enjeu est comme toujours la d√©signation d’un autre √† ha√Įr, d’un camp √† choisir, d’un ennemi √† combattre et d’un alli√© √† soutenir. Hier, j’entendais le score du match perp√©tuel de ce sport intensivement pratiqu√© qu’est la guerre, la violence brutale, arm√©, l√©thale, appliqu√©e comme seule ressource dans la gestion des conflits interhumains : 100/3000. Je sais, c’est brutal √©galement de ma part de parler ainsi, de r√©duire les √™tres √† des nombres, et j’abuse un peu pour provoquer la consternation de l’√™tre √©veill√© qui me lira. Pourtant comme le r√©p√®tent souvent les int√©gristes du lib√©ralisme d√©complex√©, ¬ę¬†les chiffres ne mentent pas¬†¬Ľ et si, personnellement, il m’est impossible de choisir un camp sans condamner l’autre, je n’ai plus que cet indice pour mesurer l’horreur des choses, la violence des actes.

Je vis depuis ma naissance dans un monde o√Ļ ¬ę¬†Y’a tant de vagues et de fum√©e / Qu’on n’arrive plus √† distinguer / Le blanc du noir / Et l’√©nergie du d√©sespoir¬†¬Ľ. Depuis ma naissance, je subis les ricaneurs et les r√©ducteurs de point de vue, ceux qui ont tout compris en deux trois formules souvent aussi cruelles que d√©sinvoltes, aussi connes que moralement d√©testables. Il faut discuter des choses pour en saisir les contours sans se laisser abuser par une silhouette conditionn√©e par la pauvret√© d’un point de vue qui n’est souvent qu’un instant T, aussi fugace que fragile. Prendre le temps de r√©fl√©chir, de consid√©rer les choses, pas aussi longtemps que √ßa par ailleurs, mais ne pas sombrer dans la facilit√© des √©motions instrumentalis√©es, commandit√©es presque, par ceux qui toujours n’ont que cette strat√©gie b√™te et effrayante de diviser pour r√©gner, en agitant les bas-instincts, en intimant de choisir un camp avec un surplomb moral sans aucune l√©gitimit√© √† le faire, par ailleurs.

Une chanson en r√©pondant √† une autre, j’ai envie de citer ¬ę¬†Liebe¬†¬Ľ de Laurent Voulzy qui d√©finit mon humeur ce matin…. ¬ę¬†Quelle id√©e pomme / Chanter l‚Äôamour des hommes / Paix sur la Terre / C‚Äôest r√Ęp√© / C‚Äôest du gruy√®re¬†¬Ľ… Mais comme souvent avec Voulzy, c’est tendre et c’est doucement romantique et l√©ger, au milieu des vagues et de la fum√©e, √ßa fait comme un oasis, comme une zone arctique dont j’ai r√©solument besoin pour ne pas d√©sesp√©rer √† mon tour.

Coeur de verre
On peut tout me voir à travers
Que je suis na√Įf et que j‚Äôesp√®re
Des baisers bleus pour l’Univers

Ris, rieur
C’est ma chanson mon lieder
C‚Äôest ma Bl√©dine d‚Äôenfant de chŇďur
Paix sur la guerre, paix dans les cŇďurs
Lieber Mann
Liebe Frau

Comme rien faire,
Comme dans l’eau tu jettes une pierre,
Comme y a une reine d’Angleterre,
Rien ne sert à rien dans l’Univers

Pourtant, elle, d’Allemagne,
Elle m’écrit, elle me réclame
Une chanson douce comme une palme
Paix sur la guerre, paix dans les √Ęmes

Comme elle est conne cette prière chewing-gum
(Liebe nur um zu lieben)
Quelle idée pomme
Chanter l’amour des hommes
Paix sur la Terre
C‚Äôest r√Ęp√©
C’est du gruyère
Du gruyère

De la religiosité

Je n’√©cris pas assez souvent sur ce blog mais il est de moins en moins √©vident, maintenant que j’ai c√©d√© √† mes ambitions cr√©atives, de trouver du temps pour m’adonner aux douces joies de l’√©criture r√©cr√©ative. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, encore moins l’inspiration, simplement le processus d’√©criture est devenu pour moi plus facile, plus fluide, ne n√©cessitant pas une discipline particuli√®re… Je me faisais la r√©flexion, il y a quelques jours, que l’√©criture ne se nourrit finalement pas des lectures, mais bien d’une certaine structuration de la pens√©e. Pens√©e qui ne s’√©panouit que par le ferment des mots dans un grand jardin mental, psychologique, qui lentement prend forme puis s’agrandit au fil du temps. J’en suis √† muser souvent dans ce labyrinthe v√©g√©tale, neuronale, o√Ļ de mani√®re chtonienne, √† comprendre dans un sens hi√©rarchique et non dans une connotation un brin religieuse (sujet du billet – oui, j’ai de la suite dans les id√©es), les racines s’entrem√™lent et se m√©langent, composant son propre r√©seau, un v√©ritable syst√®me que je suis incapable d’analyser ou comprendre, mais dont je re√ßois √† pr√©sent les fruits g√©n√©reux. J’avoue que je suis parti de tr√®s loin, de cette ambition il y a longtemps de m’√©duquer, toujours tout seul, toujours par moi-m√™me, et j’en savoure √† pr√©sent les b√©n√©fices. Ecrire n’est ni compliqu√©, ni difficile, ni complexe… c’est juste du temps, encore du temps, toujours du temps, √† consacrer √† un exercice n√©cessaire pour vivre vraiment, et ne pas se contenter d’√™tre une machine cognitive toujours en boulimie d’informations, de sensations, de plaisirs. Je sais que le pi√®ge est de sombrer dans la mondanit√©, le cabotinage, la p√©danterie, les affres faciles d’une intellectualit√© qui jouit d’elle-m√™me. Il est important de signifier, dans ce monde de l√©g√®ret√©, dans ce monde o√Ļ la superficialit√© se veut le paravent d’une candeur louable l√† o√Ļ souvent il n’y a que vides abyssaux, le bonheur de la pens√©e, du recueillement, de la r√©flexion, de l’abstraction. C’est le r√īle de ce blog, toujours et encore un journal intime √† ciel ouvert, propos d’une hypocrisie revendiqu√©e car jamais je n’aborderai ici la v√©rit√© de ma vie personnelle. Je m’amuse simplement de n’int√©resser personne et de m’en sentir toujours un peu plus libre. Parfois, je me demande si quelqu’un pourrait trouver quelque int√©r√™t √† parcourir mes longs billets verbeux, mais dans cette soci√©t√© de ricaneurs, cette soci√©t√© du commentaire et de la pens√©e liminale, je n’ai gu√®re l’illusion d’une quelconque √Ęme sŇďur. Depuis longtemps, depuis toujours ai-je envie d’√©crire, je m’active pour l’√©cho qui comble le silence, pour ce sens qu’il faut quand m√™me donner pour lui donner… sens.

Donc, la religiosit√©… quand je me demande ce que je pourrais √©crire d’un peu int√©ressant, d’un peu profond, je ne trouve toujours que cette analyse des m√©canismes que j’observe dans nos soci√©t√©s qui vivent, tranquillement mais sans r√©mission, leur d√©cadence. Et en ce moment, s’associant √† la verticalisation que j’ai √©voqu√© dans un lointain et pr√©c√©dent billet, la religiosit√© revient en force dans la d√©finition du monde. Il convient de pr√©ciser ce que je nomme religiosit√©… instinct, attitude, mouvement qui pr√™tent √† conf√©rer √† quelque chose un aspect sacr√© le hi√©rarchisant au-del√† de la possibilit√© de la moindre critique, de la moindre contestation. La religiosit√©, c’est bien d’affirmer qu’il y a quelque chose de divin, qu’il y a dans l’objet de la sacralisation quelque chose √† adorer et √† prot√©ger de la corruption du commun. Le religiosit√© c’est bien l’√©tablissement d’une caste de hi√©rophantes qui se font rempart entre les mortels de basse extraction, les barbares sans foi ni loi, et la chose √† r√©v√©rer. La religiosit√© de nos soci√©t√©s ultimes s’expriment dans la protection, la valorisation, l’ardente passion pour un panth√©on d’institutions ou de concepts qui sont autant de nouvelles divinit√©s qui ne peuvent subir la moindre contestation sans que la suspicion de l’h√©r√©sie ne p√®se sur le contempteur. Ce panth√©on se compose par exemple de la Science, la D√©mocratie, la R√©publique, la Constitution, le Droit, la Loi, la Libert√©, la V√©rit√©, et de mani√®re connexe les corps institutionnels qui en assurent l’adoration soit la Justice, la Police, l’Etat, l’Education,etc. Nous sommes √† ce point o√Ļ une sorte de constat nous est impos√© comme quoi nous serions √† l’acm√© des syst√®mes sociaux, avec une sorte d’architecture finale de nos mod√®les soci√©taux.

Je suis tomb√© par hasard sur un film de SF avec Adam Driver (mais que fait-il dans cette gal√®re ?) qui se nomme en VF ¬ę¬†65 – la Terre d’avant¬†¬Ľ. Le pitch est en lui-m√™me assez bluffant… en bref, un homme (comprendre : un bip√®de en tout point semblable √† nous) √©choue sur notre plan√®te 65 millions avant JC (enfin j’ai la flemme d’aller v√©rifier l’exactitude de cette convention chronologique, c’est l’id√©e !). Donc le pauvre gars d√®s le d√©but du r√©cit √©change avec sa compagne dans un trip ¬ę¬†les m√©andres de la classe moyenne prise dans les tourments des contraintes sociales et √©conomiques¬†¬Ľ, abordant subrepticement mais clairement la question du salaire comme √©l√©ment notable d’une prise de d√©cision qui va quand m√™me le faire partir √† minima deux ans loin de sa sacro-sainte cellule familiale dont il est le cŇďur battant (il ram√®ne le p√®ze – l’argent ou l’Argent au choix). En fait, on dirait que √ßa se passe en 2096 mais non, c’√©tait il y a 65 millions d’ann√©es avant, comme quoi l’√™tre humain, l’Homme (qui a perdu de sa religiosit√© en ces temps d’√©mancipation et d’√©galitarisme), ne peut que sombrer dans une sorte de boucle soci√©tale le condamnant aux affres de la soci√©t√© in√©vitablement, fatalement (fatus), productiviste. Apr√®s, j’avoue que √ßa m’a gonfl√©, autant √ßa finit par une boucle √† la mani√®re de la plan√®te des Singes, le gars est le cha√ģnon manquant, et 65 millions plus tard c’est bien la m√™me m… qu’il a initi√©e provoquant la prochaine mise en orbite d’un bip√®de du futur qui va aussi s’√©chouer sur une autre plan√®te d’une autre galaxie pour initier la perp√©tuation syst√©mique, panspermie doctrinale faisant de l’exploitation et des in√©galit√©s sociales le seul destin potentiel d’une esp√®ce humaine condamn√©e √† se subir.

En bref, car je ne vais pas passer mon dimanche matin √† gloser sur le sujet, sur ce constat d’une r√©gression g√©n√©ralis√©e, d’un retour √† la f√©odalisation que j’ai d√©j√† d√©crit il y a quelque temps, j’aimerais tout-de-m√™me, timidement, avec un brin de provocation, que je suis √† la fois d√©√ßu et un peu atterr√© du manque de cr√©ativit√© sur le sujet de la structuration de nos soci√©t√©s humaines. Est-il √† ce point l√† inenvisageable de concevoir une humanit√© d√©barrass√©e des travers du mat√©rialisme, de l’√©gocentrisme, de cet hubrys pu√©ril qui nous pourrit la vie en l√©gitimant toujours les bas-instincts, les in√©galit√©s et les injustices, dans un fatras de compromis et de compromissions ? Une soci√©t√© humaine, dont l’ambition principale serait de veiller au bonheur g√©n√©ral, √† l’int√©r√™t g√©n√©ral, qui travaillerait de concert √† cr√©er un monde de justice et de paix n’est-elle qu’une fiction impossible ?

La sacralisation tranquille qui cl√īt tous les d√©bats m√©diatiques dans une vision fig√©e et mortif√®re des syst√®mes sociaux est √† l’√©vidence une autre tactique pour tenir encore un peu des syst√®mes qui, sous la pression des injustices, du malheur et de la souffrance, appr√©hendent l’in√©vitable explosion. Et toute la cohorte des hi√©rophantes qui constamment viennent avec de biens artificiels v√©rit√©s clore les discussions en imposant la censure, le silence, la biens√©ance, le Bon Sens, la Raison, la Sagesse, en imaginant au bout du bout imposer un narratif de plus en plus d√©connect√© de la r√©alit√© (√† opposer √† la R√©alit√©) ne pourra sauver la construction sociale dont la base est de plus en plus sabot√©e par la corruption malheureusement g√©n√©ralis√©e, install√©e comme une art√®re principale, n√©cessaire √† la continuit√©. L’abus de la sacralisation, la ferveur religieuse qui essaient d’imposer des concepts comme autant de fausses idoles √† r√©v√©rer, d√©fendant de les contester, de les interroger, de les voir pour ce qu’ils sont, soit des outils mall√©ables √† notre disposition pour les r√©duire au r√īle de murailles √† une vision pass√©iste de la soci√©t√© humaine, ne finira que par l’√©mancipation. Ce qui prendra du temps, car nous sommes dans une √®re de chim√®res ; jamais le mot apocalypse n’aura r√©v√©l√© de nos jours son sens v√©ritable, qui est celui d’une ¬ę¬†r√©v√©lation¬†¬Ľ. Souhaiter l’apocalypse devient paradoxalement attendre de meilleurs jours, ce qui en soi, n’est plus une provocation, malheureusement… Imaginer un monde sans religion et sans religiosit√© m’irait tr√®s bien, personnellement.

Bon dimanche, jour du seigneur, un mot qui me tente par un dernier jeu de mots que je n’oserai pas (ne nous faisons pas, inutilement, de mauvais sang).

Le légal, le moral, et les IA

HIer soir, ma fille m’a invit√© √† une s√©ance sp√©ciale, car unique, d’un film adapt√© du manga Psycho-pass dont je ne connaissais que le premier √©pisode, d√©couvert en sa compagnie il y a quelques ann√©es. Initialement, c’√©tait un devoir de p√®re de l’accompagner, mais √† l’arriv√©e ce fut une excellente soir√©e √† d√©couvrir un tr√®s bon m√©trage. Je me moquais int√©rieurement de moi d’√™tre rest√© sur mon Akira, meilleur m√©trage de l’animation japonaise, car √† vrai dire si le chef d’oeuvre de Katsuhiro Otomo conserve sa superbe, il est √† pr√©sent, malgr√© tout, marqu√© par certaines th√©matiques qui √©taient alors en vogue… il y a peu, avec mon beau-fr√®re, nous √©voquions tous ces films des ann√©es 70-80 qui tournaient autour de la th√©matique des pouvoirs psychiques. Alors que je m’interrogeais sur la disparition de ce type d’intrigue, il m’a r√©torqu√© tr√®s logiquement que les films de super-h√©ros avaient compl√®tement tu√© l’int√©r√™t potentiel pour ce type de prouesse… et oui, l’emphase, l’hubrys, encore et toujours, qui tonnent et claironnent en commuant le son doux des choses d√©licates… J’aimais pourtant toutes ces intrigues faites d’individus particuliers suscitant la convoitise d’organisations plus ou moins obscures, toujours secr√®tes, et qui finissaient en bonne conclusion par faire la d√©monstration dantesque de leurs capacit√©s. Furie de De Palma, Mai the Psychic Girl, l’√©chiquier du Mal de Dan Simmons, La grande Menace avec Richard Burton dont la VF me reste toujours comme une intense madeleine, Scanners, et donc Akira… Alors, la menace, la chose dont on attendait l’√©mergence comme sorte de grande (r)√©volution √† venir, c’√©tait l’esprit humain, √©chappant au carcan du corps pour se sublimer, se transcender, dans une forme d’√©nergie cosmique, immanente, omnisciente.

Le film d’hier m’a plu mais il m’a aussi fait prendre conscience qu’√† pr√©sent c’est bien √† la machine qu’on voue cette sorte de culte √©trange. Je constate, autour de moi, dans les m√©dias, cette fascination pour ce qui d√©sign√© comme une ¬ę¬†intelligence artificielle¬†¬Ľ, nourrissant autant de craintes que de fantasmes. J’ai toujours √©t√© un homme profond√©ment romantique, en cela que j’ai toujours √©t√© exalt√© et profond√©ment r√™veur. Le paradoxe c’est qu’on m’a souvent reproch√© ma froideur et ma distance, parfois m√™me mon manque de cŇďur… J’ai juste le d√©faut de me m√©fier de mes √©motions comme il est sage d’identifier avant toute chose sa propre nature. Qui fait l’ange fait la b√™te… De cette tension s’est nourri mon caract√®re qui fait que si j’adore, je n’idol√Ętre jamais… Si j’aime, je ne le fais jamais √† moiti√©, je ne crois pas aux compromis, ces zones gris√Ętres qu’en ces temps ultra-lib√©raux certains veulent nous convaincre de l’utilit√©. Je ne transige pas avec la morale, je ne crois pas, √† l’instar de la v√©rit√© ou de la justice, qu’on peut la transformer en un artefact narratif. Au petit matin, quand chacun de nous se r√©veille, c’est aussi le rappel de ces anges et ses d√©mons qui composent la cour que nous formons au fil de nos vies. Les regrets, les remords, les actes manqu√©s, les actes moches, nous font compagnie et nous escorte jusqu’au bout. Il est possible de trouver une mani√®re de s’en accommoder, le d√©ni et la corruption tacite sont des solutions tr√®s accessibles. Personnellement, j’essaie juste de consciencieusement √©viter que le s√©rail s’agrandisse par trop. Et pour cela, la premi√®re r√®gle c’est de ne pas se faire entra√ģner par autrui. Ne pas forc√©ment ¬ę¬†penser¬†¬Ľ comme ce que je d√©signerai les syst√®mes nous invitent √† penser. Consid√©rer les choses, c’est d√©j√† les consid√©rer en partant de soi. Le souci √©tant souvent que nous ne prenons pas le temps de r√©fl√©chir √† la s√©mantique, √† la signifiance de ce que nous regardons. Nous utilisons des expressions, des conventions, comme autant de ¬ę¬†pr√™t-√†-penser¬†¬Ľ qui d√®s leur acceptation, d√®s leur utilisation, nous entra√ģnent dans des logiques perverses et transverses. C’est le cas, √† mon sens pour les ¬ę¬†IA¬†¬Ľ, un acronyme qui d√®s le d√©part, √† l’instar du mot ¬ę¬†dieu¬†¬Ľ, impose une identit√© et un ensemble de valeurs qui ne permettent pas de consid√©rer le sujet dans la crudit√© de l’id√©e premi√®re. Car oui, le mot est une id√©e identifi√©e, habill√©e, v√™tue et par√©e pour √™tre manipul√©e √† l’envi dans la maison de poup√©es qu’est le langage, qu’est la pens√©e.

HIer soir, donc, apr√®s le film, ma fille me demanda, curieuse, expectative, mes impressions… qui furent bien entendu positives et enthousiastes. Mais imm√©diatement, je lui confiais que je doutais que le public de ce genre de programme saisisse la port√©e philosophique du propos qui est, √† mon sens, une r√©flexion au niveau syst√©mique de l’ing√©rence de la technologie dans le fonctionnement des soci√©t√©s humaines. En bref, dans le film, des IA rendent plus ou moins obsol√®tes l’intervention humaine par une forme d’auto-gestion dont l’impartialit√© est √† la mesure du caract√®re inhumain et m√©caniques des m√©canismes mis en oeuvre. Il y avait des propositions int√©ressantes sur l’id√©e des lois, sur la religiosit√© qui na√ģt d’une adh√©sion au scientisme (√† ne pas confondre avec la science tout court), sur la soumission √† la technologie proportionnelle √† notre d√©mission √† vouloir g√©rer nous-m√™mes nos existences. Le paradoxe c’est que je compte tr√®s prochainement utiliser les IA actuels pour mon travail, ce que ma fille voit d’un tr√®s mauvais oeil. Elle a tent√© alors de me clarifier son point de vue en m’expliquant que pour elle les IA menacent le statut de nombres de travailleurs, en premier lieu les artistes. J’ai tent√© alors en retour de lui expliquer que le probl√®me n’est pas l’outil, car les IA ne sont que √ßa, des outils, mais bien le fonctionnement et la philosophie des soci√©t√©s ultra-lib√©rales qui deviennent la norme. Le souci n’est pas l’outil, ne sera jamais l’outil, mais bien la mani√®re dont la richesse produite est redistribu√©e ou au contraire, accapar√©e.

A la fin du film, le personnage f√©minin principal commet un acte profond√©ment christique, courageux, voire r√©volutionnaire. Je dois dire que √ßa m’a emball√© comme m’avait emball√©, il y a plus de 30 ans de cela, la fin de Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. Ce moment charni√®re o√Ļ un individu pr√©f√®re son humanit√©, sa dignit√©, son int√©grit√©, √† la compromission qu’on lui propose. Je ne pense pas que ma fille ait mesur√© l’invitation silencieuse √† la r√©volte, je ne pense pas qu’elle ait discern√© l’intelligence du propos… pas qu’elle en manque, au contraire, d’intelligence, √† l’instar de ceux de sa g√©n√©ration… mais parce qu’elle est prise comme nous tous dans les rouages d’un syst√®mes qui ne nous donne pas le luxe de r√©fl√©chir vraiment, de consid√©rer les choses dans leur ensemble. Le progr√®s dans le domaine des IA vient pourtant de nous forcer √† faire ce boulot, au risque sinon de finir comme dans le m√©trage dans une soci√©t√© o√Ļ m√©caniquement tout est g√©r√©, et donc fourvoy√©, perverti, par les ma√ģtres m√©caniciens. √Čtrange constat que nos soci√©t√©s, d√©non√ßant constamment le manque grandissant d’humanit√© et de compassion dans les rapports humains comme sociaux, ne peuvent que se perdre dans ses promesses technologiques qui peu √† peu, tr√®s insidieusement, √©change la libert√© contre le confort.

Comme un pacte avec le diable, c’est pourtant ce que nous sommes qui est en jeu. Il faut s’interroger sur le prix √† payer, il faut consid√©rer la duperie dans l’√©change. Les IA ne seront que des outils si nous ne nous perdons pas dans une sacralisation excessive qui sert ceux qui veulent conserver le fonctionnement des syst√®mes √† leurs b√©n√©fices. Les IA seront nos ma√ģtres si nous en faisons de nouveaux dieux, installant une th√©ocratique technologique qui n’a besoin que de notre apathie et notre soumission tacite pour prosp√©rer… dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de l’excellent film vu hier, que je vous invite √† d√©couvrir :